Pour un renouveau de la politique industrielle européenne. Rompre avec l’ordolibéralisme

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Les traités européens (et donc, la politique économique européenne) ont été façonnés à partir de la doctrine ordolibérale. Cela signifie placer l’ordre concurrentiel comme paradigme économique européen. L’ordolibéralisme repose sur quatre piliers : la dépolitisation de l’économie, l’institution de la coordination par les prix comme mettre d’œuvre de l’économie, la limitation du rôle l’État à la définition et à la protection des règles du jeu, et enfin la stabilité monétaire (point que nous n’aborderons pas ici). Autrement dit, l’État ne peut pas intervenir dans le processus économique. Dans cette vision, l’économie est en charge du lien social, de l’intégration et de la cohésion, car la politique divise les citoyens.

L’ordolibéralisme a été une doctrine nécessaire pour la construction européenne. En effet, en chargeant une institution neutre (le marché) du rôle délicat de rapprocher les peuples européens, cette doctrine a permis d’éviter des conflits d’ordre politique. De plus, en luttant contre la monopolisation de l’économie, l’ordolibéralisme visait particulièrement les régimes tyranniques battis sur des grandes entreprises monopolistiques. Cependant, nous pensons que l’Europe est désormais prête à subordonner l’économie au politique. Abandonner l’ordre concurrentiel c’est affirmer le besoin urgent d’un projet commun  économique s’articulant autour de normes et de valeurs européennes.

L’autonomisation de la sphère économique voulue par les traités se heurte de plein fouet à la crise européenne. Il apparaît clair que le modèle arrive à bout de souffle, qu’il est incapable de s’ajuster spontanément et que les agents économiques ne parviennent pas à sortir de cette impasse. Si nous pensons que la politique de la concurrence peut s’appliquer, pour l’instant, à certains marchés comme par exemple ceux des réseaux (toutefois on constate le retard pris par la France sur la fibre optique), il nous apparaît aberrant qu’elle soit étendue à tous les autres marchés (mise à part la PAC, qui est une des seules concessions lors de l’établissement des traités au modèle Français « interventionniste »). La politique industrielle, notamment pour impulser et encourager une mutation industrielle telle que nous la considérons, s’inscrit dans le long terme. Or, au regard de la jurisprudence économique on constate que la plupart des arrêts jusqu’au milieu des années 2000 s’attachaient au court terme. Depuis, la Commission européenne a infléchi sa tendance.

Le premier changement qu’il est nécessaire d’opérer repose par conséquent sur un changement symbolique, c’est à dire de doctrine économique. Foucault explique, dans ses cours sur la biopolitique, cela de manière différente : « [l]e libéralisme a toujours laissé aux socialistes le soin de fabriquer des utopies, et c’est à cette activité utopique ou utopisante que le socialisme a dû beaucoup de sa vigueur et de son dynamisme historique. Eh bien, le libéralisme a besoin, lui aussi, d’utopie. »

La politique de la concurrence ne sait s’adapter que lorsque les marchés sont stables et ne subissent pas de profonds chocs. Pour ce faire, nous croyons nécessaire de re-politiser l’économie au niveau européen, autrement dit de changer de mode de gouvernance de l’économie. Cela ne signifie pas d’importer le modèle interventionniste français mais de créer un modèle européen. Cela passe notamment par l’abandon des règles de concurrence comme seule articulation de l’économie et par la création ou la modification des organisations régulatrices de l’économie. Il s’agit alors de définir une politique industrielle commune afin d’endiguer la concurrence entre pays et promouvoir la coopération, seule issue pour trouver les solutions aux défis de la mutation industrielle.

La politique de la concurrence encourage les agents économiques à profiter des inégalités entre les pays européens sans les réduire (ce qui devrait théoriquement se passer), mais plutôt en les accentuant comme on peut le remarquer avec la crise européenne. Pourtant la Commission européenne précise systématiquement son souci de l’emploi, de l’égalité… En outre, comme le rappelle Foucault dans ses cours sur la biopolitique, l’ordolibéralisme se donne pour objectif de « mettre en œuvre les aspirations morales de l’homme (liberté, justice égalités) à ses désirs matériels ».

Est-ce par l’économie que nous devons promouvoir ces valeurs morales ?

Avant d’envisager un protectionnisme, à l’encontre des pays non européens, l’Europe doit se doter d’une vision économique d’ensemble s’articulant autour de l’innovation, d’un rééquilibrage sectorielle au niveau des régions européennes (décentralisation) et de la promotion de champions européens et non plus nationaux. Pour revenir sur l’innovation, il faut investir davantage dans le capital humain et resserrer le tissu industriel en articulant les liens entre les PME et les grandes entreprises. Or cette coordination ne peut se faire que sur le long terme et grâce à une intervention des pouvoirs publics. Enfin, nous pensons qu’il ne faut pas importer des modèles qui fonctionnent ailleurs, mais de créer, compte tenu des différences culturelles, un modèle européen idoine.

Rappelons, pour conclure, que la politique de la concurrence n’a de cesse de vouloir protéger le consommateur, sans convoquer le travailleur. En s’appuyant sur une analyse de Pierre-Noël Giraud publiée dans Le Monde (9 novembre 2011), nous pensons que l’Europe a tout intérêt pour son industrie à prendre en compte les différents types de travailleurs (distinguant les travailleurs nomades des sédentaires) et à s’attacher à conserver les parties de la chaîne valeur où elle est compétitive.

Tribune publiée sur Les Echos.fr (16 avril 2012).

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