L’après-Merkel : hypothèses et explications

 

La France et son président, mais aussi son gouvernement, et plus particulièrement son ministre de l’Économie doivent avoir les yeux rivés sur la prochaine élection législative allemande. Elle aura lieu le 26 septembre 2021, et verra, après une ère de 16 ans dominée par Angela Merkel, un changement à la chancellerie. La raison pour laquelle la France devrait être intéressée par cette échéance électorale est, bien sûr, que la relance européenne, décidée dans le cadre de la crise sanitaire, doit être accompagnée et soutenue par le gouvernement allemand, et si possible pérennisée au-delà de la pandémie. Toutes les hypothèses évoquées ci-dessous n’iront pas nécessairement dans le sens d’une pérennisation de la mutualisation de la dette en Europe, c’est donc pour cela que la France doit attentivement regarder ce qui se passe outre-Rhin.

Voici donc les hypothèses les plus plausibles quant à la succession d’Angela Merkel, classées dans l’ordre de la probabilité qui augmente, c’est-à-dire que la dernière hypothèse évoquée semble actuellement la plus probable à l’auteure :

  1. Un chancelier ou une chancelière verte

Ils s’appellent Robert Habeck et Annalena Baerbock. Ils dirigent tous les deux le parti des Verts (Bündnis 90/Die Grünen). Nous ne savons pas encore quel sera le candidat du parti à la chancellerie, ce choix sera annoncé au printemps. Ce qui est certain, en revanche, c’est la popularité des deux candidats. Robert Habeck, originaire du Nord de l’Allemagne et ancien ministre régional du Schleswig-Holstein, est souvent décrit comme un intellectuel, et semble être d’une nature très conciliante. Annalena Baerbock, originaire également de l’Ouest, mais politiquement active dans le Land du Brandebourg (l’Est de l’Allemagne), semble être d’une nature plus déterminée. Tous deux font partie de l’aile désormais majoritaire des « Realos » chez les Verts – cette expression signifie qu’ils sont pragmatiques et s’adapteront aux circonstances nécessaires sans privilégier systématiquement des politiques « vertes ». Bref, ils souhaitent gouverner.

Dans les derniers sondages, les Verts caracolent à 20-21%, ce qui leur donne clairement le statut de 2ème parti, même si l’écart avec la CDU/CSU (entre 35 et 37%) est important. Un chancelier ou une chancelière verte est une hypothèse possible, si c’est une coalition Verts/SPD/Die Linke qui obtient une majorité, et si le candidat de la CDU/CSU n’arrive pas à constituer une majorité de son côté.

  1. Un chancelier social-démocrate

Le SPD n’est qu’à la 3ème place dans les sondages, actuellement à 15-17%. En cela, il semble plus probable que ce soit un chancelier ou une chancelière verte en cas de coalition à gauche. Or, l’auteure privilégie l’hypothèse que le SPD passe devant les Verts et obtienne le leadership du gouvernement. Pourquoi ? En raison du candidat du SPD, Olaf Scholz. Désigné en été 2020, plus d’un an avant l’échéance, c’est un représentant de l’aile droite du SPD. Olaf Scholz, ancien maire d’Hambourg, et vice-chancelier et ministre des Finances actuel, représente clairement la continuité. En même temps, il mettrait un plus grand accent sur les « acquis sociaux-démocrates » de ce mandat, en matière de politiques sociales, mais aussi pour pérenniser la solidarité européenne.

Ses chances de succès dépendront du candidat qu’il trouvera à sa droite. S’il s’agit d’un représentant de la droite un peu « dure », cela pourrait lui amener des électeurs nostalgiques de la ligne d’Angela Merkel. Si, en revanche, c’est quelqu’un qui joue également la continuité Merkel, la différence de charisme pourra jouer – Olaf Scholz a un charisme sobre, et pourrait plaire à ceux qui le préfèrent aux grands paroliers ou, au contraire à une personnalité considérée comme trop faible. Une coalition de gauche (SPD/Verts/Die Linke) pourrait alors être emmenée par un chancelier social-démocrate, même si une alliance de la gauche radicale (Die Linke) avec Olaf Scholz sera précédée par des négociations sans doute difficiles.

  1. Un chancelier chrétien-démocrate

La CDU a tout récemment élu son nouveau président, après que la ministre de la Défense et présidente élue en 2018, Annegret Kramp-Karrenbauer a jeté l’éponge car elle n’était pas vraiment soutenue par la base. C’était pourtant elle qui avait été poussée par Angela Merkel « herself » pour lui succéder, à la présidence de la CDU, et dans la foulée pour être candidate à la chancellerie.

La base en a décidé autrement et s’est dotée d’un nouveau président le 16 janvier 2021, lors du premier congrès « numérique » dans l’histoire du parti. Trois candidats étaient en lice.

C’est celui qui revendique le plus clairement l’héritage Merkel qui a gagné. Il s’appelle Armin Laschet, ministre-président de la puissante région Rhénanie du Nord-Westphalie, la plus peuplée d’Allemagne. Homme de compromis, visage souriant en permanence, il semble cependant pour certains être un peu trop faible, ou un peu trop proche justement de la ligne Merkel, que beaucoup d’électeurs souhaiteraient rectifier. On a ici à faire à une véritable ligne de partage : ce sont les 1001 délégués qui ont élu Armin Laschet. La plupart de ces délégués sont sans doute des élus locaux, qui connaissent la popularité de la chancelière, et qui pensent que la continuité est le bon choix, y compris pour eux-mêmes. Cependant, il y a aussi les adhérents de la CDU (au nombre d’environ 400.000) qui penchent a priori davantage à droite. Et il y a, in fine, les électeurs. Pour eux, une ligne centriste devrait logiquement être le choix de la raison. A moins que les électeurs pencheront davantage en faveur d’une personnalité qui indique des priorités plus personnelles ?

Il y a aussi le facteur Jens Spahn, l’actuel ministre de la Santé très populaire, notamment chez les adhérents plus jeunes. A seulement 40 ans, son calcul a été de soutenir Armin Laschet à la présidence de la CDU. Cependant, un tour de passe-passe semble possible, si, au moment de la désignation du candidat de la CDU, Jens Spahn dépasse largement en popularité Armin Laschet. La CDU pourrait alors décider de dissocier présidence du parti et candidature à la chancellerie, ce qui serait une première.

  1. Un chancelier chrétien-social

Passons au scénario aujourd’hui le plus probable : un chancelier issu de la CSU, l’aile bavaroise de la CDU (la CSU n’existe qu’en Bavière, et y représente la droite classique). L’Allemagne n’a pas eu de chancelier bavarois depuis la Première guerre mondiale. Pourtant, l’homme qui, actuellement, rassemble toutes les caractéristiques d’un probable vainqueur, est le ministre-président de la Bavière, Markus Söder. D’abord, il est extrêmement volontaire. Il est aussi populaire, à droite, même si son style « rentre-dedans » ne plaît pas à tout le monde. Il est politiquement (et surtout économiquement) très à droite, comme l’est son parti, mais il a montré une certaine souplesse sur des sujets environnementaux et sociaux, et c’est en cela qu’il diffère des deux autres candidats bavarois à a chancellerie de l’après-guerre : Franz-Josef Strauss (en 1980), un homme d’une certaine brutalité et grand défenseur du réarmement de l’Allemagne. Et Edmund Stoiber (en 2002), un conservateur de la vieille école, dernier candidat de droite avant Angela Merkel auquel elle a habilement cédé la place avant de triompher en 2005.

Il n’y aura qu’un seul candidat de la droite républicaine, la CDU et la CSU devront donc se mettre d’accord sur la personnalité qui a le plus de chances de l’emporter.

Markus Söder pourrait, s’il se montre souple, tendre la main aux Verts, qui ont très envie d’accéder au pouvoir. Des négociations difficiles précéderaient une telle alliance, mais Söder est très conscient qu’une image conciliante pourrait lui profiter, même durant la campagne électorale. Très droitier sur des sujets européens (et plutôt pas favorable à la solidarité financière entre États-membres), une coalition avec les Verts pourrait alors le forcer à adoucir cette position. 

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Le résultat de l’élection allemande de septembre 2021 a une importance cruciale pour l’Union européenne, dans la mesure où les positions des candidats à la chancellerie diffèrent assez largement. Du scénario 1 au scénario 4, nous passons d’une grande volonté de poursuivre l’œuvre européenne dans le sens fédéraliste à une volonté de ne surtout pas négliger les intérêts de l’Allemagne. Le scénario le plus probable est donc, hélas, le moins favorable pour l’UE, mais aussi pour la relation franco-allemande. Il faut garder cela en tête, et essayer de peser le plus en amont possible, afin de promouvoir auprès de l’opinion publique allemande la nécessité pour l’Union européenne d’avancer.

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