Entretien avec Philippe Curval

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Philippe Curval (1929) est romancier et journaliste, mais surtout l’un des principaux auteurs de Science-fiction en France. Il tient depuis de nombreuses années la rubrique de critique SF du Magazine littéraire.

Il a également consacré un cycle de romans entier à l’Europe, intitulé L’Europe après la pluie et conclu par Lothar blues, paru en 2008.

Mélinda Murail : Vous avez écrit tout un cycle sur l’Europe. Pourquoi personne d’autre parmi les romanciers ne semble s’intéresser au sujet ? Pourquoi s’y intéresser ?

Phillipe Curval : À vrai dire, je ne connais pas la réponse exacte, puisque je n’ai jamais interrogé les romanciers français à ce sujet. Je peux néanmoins proposer plusieurs suggestions. 1) Bien des auteurs ont abordé partiellement les problèmes de société, dans le cadre de la science-fiction politique française des années quatre-vingt. Mais ils traitent les sujets d’un point de vue individuel plutôt que social, qu’il s’agisse en priorité de problèmes écologiques, de positions antinucléaires, de réactions hostiles envers l’armée, la police, la censure, de revendications libertaires. Les questions économiques et politiques à l’échelle mondiale sont très rarement prises en compte. 2) D’une manière générale, l’avenir européen ne semble pas les intéresser, parce que leur champ spéculatif se porte sur des futurs plus lointains. Ceux-ci autorisent de plus libres variations sur l’évolution technologique, les mutations de l’espèce humaine, les catastrophes, les voyages spatiaux, les relations avec des extraterrestres, les changements de société, etc. 3) L’écrivain de science-fiction ne souhaite pas que son œuvre soit assimilée à de la politique-fiction. 4) L’image orwellienne est si forte que peu d’auteurs semblent désireux de s’y confronter. 5) Ces réponses sont également valables pour les écrivains anglo-saxons qui, en dehors des romans catastrophes, se projettent fort peu sur l’avenir politique à moyen terme de leurs pays.

J’ai commencé à écrire après la Seconde guerre mondiale, au moment où s’est concrétisé le projet européen. Déjà préparé par de multiples lectures qui avaient soulevé mon enthousiasme, j’ai immédiatement adhéré à ce désir d’utopie qui contenait en germe bien des progrès sur le plan, humain, politique, sociologique, économique. Quand le Marché commun a réellement pris forme en 1965 avec la création de la Commission européenne et les premiers travaux de Bruxelles, j’ai perçu que les différents traités n’allaient pas dans le sens d’une confédération d’États, d’idées, de politique commune, mais d’une solution purement économique. De surcroît, très jeune, j’avais pressenti qu’après tant de guerres fratricides, tant de populations décimées, l’Europe risquait d’entrer en décadence. Avec comme conséquence lointaine, une “invasion des barbares”, sans rapport avec celle qui avait détruit l’Empire romain, mais basée sur un rééquilibre inéluctable entre le monde de la faim et celui des nantis. À partir de là, j’ai commencé à bâtir un projet de fiction métaphorique où se concentreraient toutes les impressions que je ressentais à propos de la construction de l’Europe. Avec, comme effet de levier pour frapper fort l’imagination du lecteur, la fuite généralisée des immigrés vers leurs pays d’origine.

ErnstEuropeIIMax Ernst, « L’Europe après la pluie» (1942, Wadsworth Atheneum, Hartford, Etats-Unis) 

Mélinda Murail : Le cycle s’intitule « L’Europe après la pluie », comme le tableau de Max Ernst. Est-ce un hommage à Max Ernst ou bien est-ce ce tableau qui vous a en partie incité à écrire sur l’Europe ?

Phillipe Curval : Après avoir écrit Cette chère humanité qui constitue le cœur de mon projet, je me suis aperçu qu’il serait nécessaire de l’élargir en racontant comment le Marcom était né après l’éclatement des systèmes de gouvernement en place sous la pression des mouvements alternatifs, révolutionnaires, écologiques et libertaires. C’est ainsi qu’est né Le dormeur s’éveillera-t-il ? Puis j’ai eu envie de montrer d’un point de vue élargi les rapports du Marcom avec le reste de la planète dans une période ultérieure à Cette chère humanité. Ce qui a donné En souvenir du futur. Lors de la traduction du roman en Angleterre puis aux États Unis, j’ai proposé comme couverture le tableau de Max Ernst dont l’œuvre m’a toujours fasciné.

Mélinda Murail : Quel regard portez-vous sur l’évolution qu’a connue la construction européenne ces trente dernières années (élargissement, mais surtout approfondissement politique) ?

Phillipe Curval : Un regard désenchanté, heureusement compensé par un optimisme à long terme. Car j’ai toujours pensé qu’un pareil projet ne pouvait se réaliser dans les années à venir, qu’il faudrait des décennies, peut-être un siècle pour que s’apaisent le capitalisme sauvage, les conflits régionaux, le racisme ordinaire, que se dissolvent les anciennes frontières. Qu’il faudrait des générations pour que les Européens comprennent que leur unité ne peut s’asseoir seulement sur une union douanière et sur la protection de leurs particularismes. La libre circulation des biens et des personnes devrait engendrer un mélange des cultures, un goût de l’innovation, un élan qui est loin de se produire actuellement. Sinon, j’approuve les traités qui ont été signés afin d’accélérer le processus d’union. Quels qu’en soient les innombrables défauts, ils constituent de très légères avancées aux conséquences purement mécaniques. Mais tant que les décisions de la commission de Bruxelles, validées par les différents chefs d’états et leurs ministères prévaudra sur l’assemblée de Strasbourg où les députés jouent un rôle de figuration, aucun véritable progrès ne s’accomplira.

Mélinda Murail : La critique du matérialisme semble être un thème récurent de votre cycle. L’Europe y est vue comme engluée dans son confort matériel, abrutie par sa prospérité, y compris dans Lothar Blues qui est paru en 2008. Est-ce que vous auriez adopté une autre optique si vous aviez commencé à écrire Lothar Blues après le début de la crise qui secoue aujourd’hui l’Europe ?

Phillipe Curval : Si la crise a porté un grand coup dans la fourmilière financière et politique, il ne semble pas que la population européenne l’ait été bien intégrée. Certes, elle en subit les conséquences au quotidien en raison de la crise de croissance, de la délocalisation, de la violente concurrence des pays émergents, mais ses ambitions n’ont pas changé. Le confort, la sécurité, la crainte de l’immigration, la soumission critique vis-à-vis de l’État providence, la perte de confiance envers les élus, la civilisation des loisirs, la consommation restent les maîtres mots de sa réflexion philosophique. L’abandon progressif du goût pour le travail, consécutif à l’abandon des idéaux, à l’absence de projet visible des gouvernements m’avait déjà conduit à imaginer les cabines de temps ralenti. Ce qui m’a permis de pousser le trait encore plus fort en imaginant Lothar blues qui est la suite naturelle de mes précédents romans.

Mélinda Murail : En dépit des évolutions politiques qui ont mené à la naissance d’une Union européenne, pensez-vous que l’Europe se résume toujours d’abord à un vaste marché commun ?

Phillipe Curval : Oui, à part quelques modifications superficielles, la volonté des États (et probablement d’une majorité de leurs peuples), demeure la souveraineté au sein d’un capitalisme libéral.

Mélinda Murail : On parle aujourd’hui beaucoup des frontières de l’Europe, notamment avec le débat sur l’inclusion de la Turquie.
Cette chère humanité a été écrit en pleine guerre froide, alors que l’Europe était encore coupée en deux : aviez-vous imaginé à l’époque que les choses pourraient devenir ce qu’elles sont aujourd’hui ?

Phillipe Curval : Pour construire mon anti-utopie, trente ans avant le vingt et unième siècle, il me semblait à l’époque indispensable, même si je n’avais pas envisagé formellement les événements tels qu’ils se sont produits, de dépasser la période de la guerre froide, que je considérais comme un trop long épisode, dû à un affrontement pour un leadership mondial consécutif à un surarmement nucléaire qui devait nécessairement se neutraliser, ou éclater. J’avais déjà réuni 13 États dans le Marcom alors qu’il n’en existait que 9 dans le marché commun.

LMélinda Murail : L’Union européenne compte aujourd’hui 27 États : que pensez-vous de cet élargissement ? Pensez-vous comme certains qu’à terme, les élargissements successifs aboutiront à la « dilution de l’Union européenne » ?

Phillipe Curval : Cet élargissement hâtif, provoqué par l’ambition de conquérir de nouveaux marchés vers l’est, me semble une erreur historique dont nous payons lourdement les contrecoups, à cause de la disparité économique des Etats. Même si la création de l’euro et le passage en force du traité de Lisbonne en ont très légèrement affaibli les conséquences. Une lente intégration des pays limitrophes aurait été naturellement préférable. La solution provisoire consiste, ainsi qu’un certain nombre de voix le préconise, de refermer les frontières de l’Europe autour d’un noyau dur, tel que je l’avais anticipé. Ce qui ne présage rien de réconfortant pour son avenir.

Mélinda Murail : Dans Cette chère humanité déjà, les Européens (ou plutôt « Marcom’s ») forment un tout, une société soudée bien que totalitaire. Aujourd’hui, il existe certes une citoyenneté européenne, et une « Union » européenne, mais avez-vous le sentiment qu’il existe une identité européenne ? Si c’est le cas, quelles en sont les caractéristiques, comment la définiriez-vous ?

Phillipe Curval : En raison de la diversité des régimes sociaux, des salaires, des modes d’imposition, des problèmes d’immigration, la citoyenneté européenne me paraît actuellement une grande illusion. Même si l’Union existe sur le papier. Fondée sur des précédents historiques et religieux, l’identité européenne n’existe qu’en germe. Elle ne pourra se développer qu’à travers une grande mixité des populations, l’intégration des immigrés, un essor économique et culturel exceptionnel, une forte volonté des dirigeants d’abandonner leur pré carré au profit d’un fédéralisme bien tempéré. La barrière des langues reste néanmoins un problème qui ne pourra être résolu qu’à long terme. Peut-être grâce au développement de la technologie informatique. De toute manière, les états qui constituent l’Europe actuelle souffrent d’un déficit démocratique, car la population n’est pas réellement informée lorsqu’elle glisse son bulletin de vote dans l’urne. Ce qui m’a amené à concevoir un mode d’élection électronique basée sur des slogans numérotés, plutôt que sur des idées. Les dérives des médias (sans véritable contre pouvoir) concentrant l’actualité sur des sujets qui font vendre plutôt que des sujets qui font réfléchir en sont très responsables. Il est indispensable que les électeurs soient formés, informés pour qu’ils puissent juger des propositions minimalistes qui leurs sont offertes, débattre à leur propos, en proposer de plus exigeantes. En ce sens, Internet sera sans doute un vecteur de progrès, à condition qu’il ne soit pas annexé par des groupes d’influence.

Mélinda Murail : Dans le roman, vous décrivez une Europe nombriliste et xénophobe, et les conséquences du repli du Marcom sur lui-même sont désastreuses. Au vu des événements actuels, pensez-vous qu’on puisse dresser un parallèle entre les États membres du Marcom et ceux de l’UE ?

Phillipe Curval : Malheureusement, dans sa grande majorité, la population européenne demeure nombriliste et xénophobe. La montée des régionalismes et des partis d’extrême droite en est la preuve, je l’espère momentanée. J’ajouterais qu’une menace pèse sur la laïcité, seule garantie d’une pacification des esprits. Pour ces raisons, il me semble que le Marcom, même si le trait est forcé, reflète le désir de repli qui s’exprime aujourd’hui à travers l’inconscient collectif des membres de l’UE.

Mélinda Murail : Globalement, vous semblez avoir une vision assez pessimiste de l’Europe et de son avenir. Mais évidemment, il s’agit de fiction, qui plus est de science-fiction, et les dérives liées aux ambitions technologiques et rationalistes de l’homme y sont des thèmes souvent abordés : à quel avenir pensez-vous que l’Europe soit promise en réalité ? Que devraient faire les Européens pour s’assurer un avenir plus heureux ? Qu’est-ce qui doit changer en Europe ?

Phillipe Curval : Même si ses ressources, son potentiel économique et technique, ses acquis sociaux demeurent un atout considérable, je crois avoir déjà répondu dans les questions précédentes aux raisons qui me poussent à douter, dans un avenir proche, de la création d’une Europe unie. La liberté de pensée, le désir d’utopie, l’imagination, l’innovation, le développement de la culture sont les seules forces qui peuvent s’opposer aux puissances de l’argent qui dominent le monde contemporain. J’imagine parfois qu’au sein d’une fédération subtilement constituée ces valeurs pourraient s’exprimer, faire naître une exaltation qui transcendera chez les peuples concernés l’idée d’une Europe nouvelle, bâtir de grands projets pour l’avenir. Est-ce de la science-fiction ?

Mélinda Murail : Avez-vous l’intention d’écrire un nouvel ouvrage sur l’Europe ? Pouvez-vous en parler un peu si c’est le cas, et sinon, pourquoi pas ?

Pour le moment, je n’ai pas ce projet. Sauf si des événements nouveaux m’incitent à changer d’avis. Ce qui ne saurait tarder.

 

 

* À lire également :

– Philippe Curval, Cette chère humanité (Robert Laffont, 1976), par Mélinda Murail.

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