Le Portugal ou l’appel d’une Europe nouvelle

Depuis le 6 octobre 2019, le visage du Portugal a les joues plus roses. La victoire du Parti socialiste mené par António Costa lors des élections législatives, en métropole comme dans les circonscriptions de l’étranger, est aussi claire que le ciel d’avril, en avoisinant les 37% des voix.

Dans la circonscription Europe[1], la date est marquée d’une pierre blanche. Si les Portugais du Portugal battent un triste record d’abstention en atteignant un chiffre alarmant (45,50%), les Portugais des deux circonscriptions de l’étranger en Europe et dans le monde, grâce à la loi du recensement automatique[2], se sont en revanche déplacés nombreux aux urnes[3]pour élire 108 députés socialistes sur les 230. En prime, un député socialiste supplémentaire a été élu pour la circonscription Monde, où les socialistes n’avaient plus aucun élu depuis 20 ans. Le résultat peut sembler modeste de prime abord, dans un système à la proportionnelle selon la méthode d’Hondt, plus modeste qu’initialement prévu. Pourtant, pour celles et ceux qui militent à gauche, d’ailleurs avec un sens du sacrifice bien éprouvé dans d’autres coins d’Europe, le succès électoral d’António Costa redonne du baume au cœur.

Cette victoire électorale est due à un esprit visionnaire qui s’affirme à chaque fois que la parole donnée est tenue, ce qui fut particulièrement le cas lors de la 13ème législature (2015-2019) : António Costa et le 21e gouvernement du Portugal s’étaient engagés à rendre sa dignité au peuple portugais et à mettre fin à un épouvantable cycle de quatre années interminables d’austérité, où les coupes au couteau sur les droits acquis anéantirent l’espoir d’aboutir à plus d’égalité dans la société. C’était oublier le degré de résilience des Portugais, celle d’une opposition de gauche vivante et militante, convaincue de la possibilité de construire un Portugal meilleur.

A vrai dire, les signaux annonçant un rééquilibre des comptes publics, éprouvés par la crise des subprimes et les mesures d’austérité, n’indiquaient aucune voie facile pour aboutir au succès du plan de de relance massive. Pourtant, grâce à « des femmes et des hommes capables d’une fleur là où elles ne naissent pas »[4], le programme fut appliqué scrupuleusement, respectant à la lettre les propositions du PCP[5], BE[6]et du PEV[7], autant que furent de nouveau honorés les engagements internationaux du pays, la normalité constitutionnelle, la restitution de droits sociaux et l’amélioration de la vie des familles. La stabilité et le maintien des politiques publiques alimentèrent le moteur du développement humain en consolidant les services publics de qualité pour tous, ceux de l’État de droit, en offrant plus de droits aux cotisants pour valoriser le travail, en pariant sur l’éducation, notamment 4.0, la santé pour tous, l’accès égal à la culture et la connaissance à toutes les générations, tout au long de la vie.

Le Portugal avait bel et bien emprunté le chemin du progrès et de la prospérité. L’heure est à présent arrivée de « faire encore plus et mieux »[8]et les Portugais ont sereinement confié une fois de plus les clés à António Costa. Le Premier ministre a alors défini comme objectif principal et mobilisateur de toute la société le maintien de la trajectoire historique de convergence avec l’UE, au début d’une décennie qui devra affronter l’urgence des changements climatiques.  

Les défis stratégiques du pays d’ici 2030 sont clairement identifiés afin d’éviter ce point de non-retour, celui de la catastrophe environnementale annoncée ! Ces défis constituaient la matrice du programme électoral, désormais du programme du 22ème gouvernement du Portugal : lutter contre les changements climatiques, susciter une dynamique démographique, accompagner la révolution numérique et éradiquer les inégalités qui finissent par ronger un pays tout entier, sa cohésion et sa paix intérieures. Qui n’est pas au fait des violences à l’œuvre en France depuis des mois dont le quotidien est rythmé de grèves et de protestions contre l’injustice sociale et fiscale subies lorsque le gouvernement Macron laissa près de 7 milliards d’euros dans les poches les plus satinées pour les retirer des poches les plus modestes, entre autres celles de la classe moyenne retraitée, pour ne pas déséquilibrer le budget de l’Etat mais déséquilibrant ainsi la vie des personnes ?

Aujourd’hui, c’est un fait : le Portugal a atteint croissance de l’emploi et stabilité macroéconomique posant ainsi des bases solides, stimulant la préparation d’un avenir ambitieux, avec plus de connaissances, plus d’investissements et de meilleurs revenus pour tous jusqu’à ce que le coronavirus décide de nous forcer au confinement total ou presque.

Pour la seconde fois donc, António Costa dirige un gouvernement minoritaire, cette fois-ci, sans union de la gauche, en pleine capacité de gouverner, situation dont rêvent tous les partis frères d’Europe. Quel « cas d’école ! » éveillant les regards et l’attention de celles et ceux qui aiment et observent la démocratie. La clé de la compétitivité réside dans l’innovation et le Portugal a fait des paris d’une grande audace, sans oublier les millions de Portugais qui résident à l’étranger, en investissant sans peur sur une meilleure formation des ressources humaines, sur l’intégration de technologies de pointe nouvelles et sur des processus de production très innovants.

Aussi, le Portugal ne ménage aucun effort pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2030, par l’élaboration d’un train de mesures historiques comme la fermeture définitive des centrales à charbon ou encore l’élimination de produits plastiques non réutilisables et non pas d’ici 2041, comme décidé en France. Le Portugal est pleinement mobilisé pour réussir sa transition énergétique, réduisant ses émissions de CO2 trois fois plus vite que la moyenne de l’UE, la natalité a augmenté ces deux dernières années, de nombreuses mesures en faveur des plus vulnérables ont été adoptées. Accompagnée d’une amélioration de la qualité du marché de l’emploi, la révolution 4.0 est la première grande révolution productiviste pour laquelle le Portugal ne démarre pas en situation de désavantage, faute de ressources naturelles ou en raison de sa localisation géographique périphérique.

D’autres défis sont en première ligne, à contre-courant d’autres États membres de l’UE, notamment sur la dynamique démographique, avec des politiques actives d’appel à l’immigration vers le Portugal. Par exemple, le programme « REVENIR »[9]invite les Portugais de l’étranger à rentrer au Portugal et a été renforcé dans le budget 2020, afin d’accompagner et de soutenir financièrement le retour des familles au Portugal.

Le combat contre les inégalités, encore bien vivaces, est loin d’être terminé. Celui-ci nécessite le développement d’une politique publique de valorisation de l’intérieur désertifié du pays, fondée sur une stratégie articulée autour de projets très précis, tels que de meilleures connections de transports et des services publics plus efficaces et attrayants dans tout le pays. À noter qu’en 2019, le Portugal a réussi à réduire son taux d’inégalité à son plus bas niveau. Ces données publiées et expliquées apportent la preuve qu’il n’y a pas de fatalité qui résiste à des politiques publiques chirurgicales, ajustées aux hautes exigences de cette nouvelle décennie du XXIème siècle.

Par ailleurs, la gouvernance d’António Costa, soutenue par le Président de la République, Marcelo Rebelo de Sousa, respecte davantage l’existence des millions de Portugais de l’étranger, de leurs droits et de leur volonté politique. Ces Portugais immigrés par vague, notamment à la fin des années 60 et au début des années 70, Européens de la première heure, voulaient échapper aux stigmates xénophobes : « nous ne sommes pas étrangers, nous sommes Européens ! » C’est chose faite grâce à une volonté politique affirmée et à de nouvelles lois qui respectent l’article 14 de la Constitution du Portugal[10]. Désormais, il n’est plus honteux d’être un Portugais de l’étranger, ayant fui pauvre et vécu pauvre dans des baraques de fortune, en France ou ailleurs, pendant des années, le temps d’échanger sa force de travail contre des conditions de vie meilleures. Même au pays, la classe politique, évidemment imparfaite, donne une leçon de dignité humaine à l’Europe en pleine pandémie mondiale, en régularisant d’office tous les demandeurs d’asile sans droits sociaux, d’où qu’ils viennent, afin qu’aucun ne soit privé de l’accès aux soins. Dans ce contexte particulièrement anxiogène, ce choix politique majeur, qui fait fi du PIB à venir ou d’autres difficultés économiques et financières, nous sauve de la bassesse d’autres gestes exprimés ou de décisions périlleuses qui grondent en Europe. Le refus cynique de mettre à l’œuvre une solidarité absolument nécessaire en émettant des « eurobonds » afin de partager la lourdeur de la dette nous condamnera à des jours malheureux, n’en doutons pas. D’où le cri d’António Costa qui sonne comme un appel à l’Europe, à une Europe nouvelle, suite aux propos des Pays Bas : « ce n’est plus l’heure de ces discours répugnants. »[11]À bon entendeur…

Dans notre quartier, notre ville, notre village, rôde la sentence de ce virus invisible, qui passe allègrement d’un individu à un autre, défiant nos anticorps, comme il se rit de l’absence de vaccin. Personne ou presque n’avait vu la menace réelle et mortifère, à tel point qu’à la veille d’un ordre de confinement, une élection municipale a été maintenue, élection dont le sort reste suspendu jusqu’à nouvel ordre. Quelle était la logique de la décision du gouvernement français : provoquer l’immunisation générale en 24h ? Les morts ne nous veilleront plus et notre conscience n’aura d’indulgence.  

En quelques jours, puis quelques semaines, confinés et inquiets, voire malades, la vie n’est plus la même, elle ne sera plus la même.

Partout, mais en particulier au cœur de la vieille Europe, rôdent des volontés tout aussi mortifères qui massacrent des valeurs fondamentales sans vergogne. « O que muitos andaram para aqui chegarmos»[12], En démocratie, n’oublions jamais que seul le peuple ordonne [13]. António Costa, comme dirigeant politique, est un exemple parfait pour notre Europe en pleine crise sanitaire et existentielle, lorsque celle-ci respecte pleinement les droits acquis et en crée de nouveaux. Cette Europe nouvelle, plus humaniste, plus progressiste et plus socialiste, c’est maintenant ou jamais, au péril de toutes sortes de virus qui veulent avoir notre peau ! C’est l’heure des antidotes, dont l’un essentiel est celui du combat des idées, des belles idées, celles qui feront de nous autre chose que de vulgaires « accidents de l’univers »[14]vaincus par un Covid 19 barbare bis ou un autre qui aura sournoisement muté… Dès lors quid d’un plan massif d’investissement public européen de l’ampleur du New Deal d’après-guerre ? Quid d’un service public à haute valeur ajoutée ? Quid du revenu universel ? Retrouvons-nous dès que possible pour que les plus belles idées gagnent les têtes et nous annoncent des jours enfin heureux.    

NDO

[1]Dans le découpage électoral, deux circonscriptions : celle de l’Europe et celle du Monde.

[2]Amendement historique du code électoral, voté à l’Assemblée nationale le 18 juillet 2018.

[3]En 2019, les Portugais de l’étranger votèrent 5 fois plus que lors des élections législatives de 2015.

[4]Vers du poème O Livreiro da Esperança, de l’homme politique socialiste, écrivain et poète, Manuel Alegre.

[5]Parti communiste portugais, fondé le 6 mars 1921.

[6]Bloc de gauche, fondé le 24 mars 1999.

[7]Parti écologiste « Les Verts », fondé le 19 mai 1982.

[8]Slogan de la campagne des Législatives de 2019, en portugais « Fazer Ainda Mais e Melhor ».

[9]En langue portugaise : Programa REGRESSAR.

[10]« Les citoyens portugais séjournant ou résidant à l’étranger jouissent de la protection de l’État pour l’exercice de leurs droits. Ils sont astreints aux devoirs qui ne sont pas incompatibles avec leur absence du pays ».

[11]https://www.dn.pt/poder/discurso-de-ministro-holandes-e-repugnante-diz-costa-11992373.html

[12]Ce que tant d’autres ont parcouru pour qu’ici nous arrivions. Livre de témoignages de dix réfugiés politiques portugais en Belgique ayant fui la dictature de Salazar, publié en janvier 2020 par l’association Poemar

[13]Extrait du chant révolutionnaire « Grândola Vila Morena » de José Afonso dit Zeca Afonso, (…) o povo é quem mais ordena.

[14]Expression d’André Malraux, écrivain, homme politique et intellectuel français.

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