Conférence : L’extrême droite en Europe

PS – Paris 11e – Léon Blum : Commission « Questions internationales »


Organisateurs : Michel Puzelat, Mohamed Hamrouni.
Intervenant : Jean-Yves Camus.
Professeur à Sciences Po Paris et chercheur associé à l’IRIS. Il dirige l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean Jaurès, et est membre du Conseil scientifique de la LICRA. Il a récemment publié Les droites extrêmes en Europe avec Nicolas Leroux, et Le retour des populismes avec Bertrand Badie et Dominique Vidal.

Lorsque le Front National a émergé il y a une trentaine d’années, tous ont pensé qu’il régresserait. Il était d’ailleurs une exception française, contre laquelle déjà les intellectuels et les politiques se demandaient comment lutter. Qu’en est-il aujourd’hui ? Il semble que le combat soit toujours d’actualité, face à une extrême droite qui se banalise en Europe.

L’impression d’une immunité

« On est prisonnier de l’idée qu’on a retenu la leçon », c’est ce qu’affirme Jean-Yves Camus lorsqu’il explique les raisons de la montée en puissance de l’extrême droite.

Pour Camus, comme pour René Rémond avant lui, ce serait un leurre que d’être convaincu de la mort définitive de l’extrême droite en 1945. Ce serait même une erreur, qui entraîne le discrédit général d’une idéologie en réalité souterraine et jamais éteinte. Si certaines idées perdurent sur plus de deux siècles, comme l’attachement d’une frange de la droite à l’Ancien Régime, pourquoi l’extrême droite ne perdurerait-elle pas elle aussi ? En réalité, déjà à la sortie de la Guerre l’extrême droite préparait sa postérité. Ce sont en effet des « combattants du mauvais côté » que l’on retrouve plus tard à la tête du Front national, et qui ont ainsi formé une première génération de frontistes. Après eux celle de la victoire du 11 septembre 1983. Subitement tout le monde s’est intéressé au Front national comme un objet politique non identifié qui s’évanouirait les années suivantes.

C’est précisément la croyance en des extrêmes toujours vouées à disparaître qui entretient l’idée que nous sommes immunisés contre elles. Et c’est précisément ce qui lui permet de prospérer. En France, à chaque élection, le pays redoute une victoire de l’extrême droite. Pourtant, souvent aux portes du pouvoir mais jamais battue, le soulagement général après chaque scrutin renforce le sentiment d’immunité. Sauf que l’extrême droite ne périt pas non plus et c’est le signe, selon Camus, que nous sommes là face à un
phénomène structurel.

Le Rassemblement national : une présence sur tous les fronts

Selon Camus, même si le Rassemblement national n’arrivera jamais au pouvoir, il continue de modifier le discours des partis mainstream sur des sujets fondamentaux, qui ne sont pas uniquement le triptyque « migration, identité, sécurité ». Au contraire, le RN s’impose sur les questions socioéconomiques et insuffle un vent de darwinisme social faisant qu’il est devenu assez acceptable de considérer que la société française est composée d’individus forts qui s’adaptent, survivent, et dominent d’autres individus faibles composant une caste nécessaire.

De plus, le RN est présent là où les autres sont absents. Ses responsables politiques ont très bien compris ce que la « mondialisation ultra-libérale » leur laissait comme champ d’action, ce qui a très vite déboucher sur la critique de cette mondialisation, ainsi que de l’Europe, mais non de façon ringarde comme nous le pensons. Dans la réalité, le RN s’est aussi saisi d’enjeux très sectoriels au Parlement européen, ses députés travaillent en effet sur la pêche, les questions rurales, les enjeux de désindustrialisation etc. Ils sont en prise avec ce qu’attendent les électeurs et « ne glorifient pas Pétain » en réalité. Or continuer de penser cela nous empêche de réagir proportionnellement à la menace.

Pendant ce temps, le RN fait confiance à une tête de liste jeune de 23 ans, Jordan Bardella, qui n’a franchi aucune étape du cursus honorum traditionnel : il ne vient ni d’une grande école, ni d’un milieu privilégié, ni d’une ville riche, il n’est pas non plus polyglotte et ne compte aucunes études à l’étranger, et surtout il n’a jamais eu de mandat électif. Or c’est une caractéristique des extrêmes droites actuelles que de « faire confiance à des gens jeunes qui ne cochent pas les cases », c’est le cas de la Ligue du Nord, de l’Alternative pour l’Allemagne, du Parti de la liberté autrichien… Ces partis ont en plus l’avantage d’être face à une droite déstructurée et sans colonne idéologique.

Stratégie du RN : Parler aux tripes avant l’intellect

Alors que la droite tend à sous-estimer les ressources du Rassemblement national, celui-ci joue particulièrement de l’un d’entre elles : sa capacité à « parler aux tripes ». À la disparition des commerces de proximités, des tissus associatifs, des forces fédératrices, le RN répond en désignant les coupables : la mondialisation et les élus. Et sur ce point, il n’est pas faux de dire que les Gouvernements successifs ont multiplié les erreurs, entraînant eux mêmes la montée en puissance de l’extrême droite et lui permettant de se présenter comme l’ultime alternative.

Une alternative qui selon Camus, a la capacité de parler aux tripes, de mobiliser un imaginaire et l’idée que les électeurs écrivent l’histoire. C’est cela que vend Marine Le Pen lorsqu’elle énonce « ensemble nous pouvons renverser le cours de l’histoire ». Est-ce que cela signifie un retour en arrière ? Ou la proposition d’un autre modèle ? Peu importe, il ne s’agit pas ici de mobiliser l’intelligence mais de produire une capacité d’attraction. Le RN « mobilise un imaginaire là où ne le fait plus. Les électeurs ne choisissent pas nécessairement celui ou celle qui leur propose de maximiser leurs revenus, c’est pas ce qui fait vibrer ! ». Les partis d’extrême droite seraient-ils encore les seuls à faire vibrer ?

Définir l’extrême-droite pour mieux la combattre

Nombreux sont les scientifiques qui se sont intéressés à l’extrême droite, à son histoire et son référentiel. Toutefois, aucune définition canonique du populisme n’existe aujourd’hui. Pour Camus par exemple, le populisme répond à une définition assez simple : la croyance dans le fait que la société se divise en deux, le peuple, perçu comme une masse homogène qui aurait toujours raison, contre les élites qui seraient naturellement déconnectées du peuple et naturellement corrompues. Sur cette base, le populisme peut être de droite comme de gauche.

Une seconde variable vient ensuite caractériser l’extrême droite et l’extrême gauche. Les populismes de droite pensent en effet une deuxième distinction : le « nous » (les français) contre « les autres » (les étrangers). Le populisme de droite pense le peuple non pas comme l’ensemble des individus vivant sur le territoire national et possédant la nationalité française, mais comme les individus de nationalité française pouvant prouver qu’ils ont en France une antériorité, et des valeurs partagées sur une longue période. Dans cette perspective, aucun culture extérieure n’est véritablement assimilable, « comme si on était prisonnier de ses gènes ».

Quelles chances pour l’extrême droite aux élections européennes

Les chances de voir l’extrême droite s’installer majoritairement au Parlement européen semblent pour l’heure réduites. Toutefois, elle constituera probablement une minorité de blocage influente amenée à modifier la configuration du Parlement européen. D’autant plus que le départ des conservateurs britanniques libère un espace généraux aux sous-familles de l’extrême droite.

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