La marche de l’Internationalisme. Vers une Gauche Globale ?

Introduction

Comment définir le socialisme et la Gauche aujourd’hui?

La redéfinition de l’identité socialiste fait partie intégrante du combat militant. Il importe aujourd’hui de proposer une conception de la Gauche au XXIe siècle adossée aux enjeux globaux auxquels est confrontée l’humanité. Connaissant un rythme de croissance, une intensification des échanges et une abondance de connaissances partagées inédits dans son Histoire, la communauté humaine unie dans la mondialisation rencontre également des défis communs inconnus jusqu’alors: environnementaux, sécuritaires, identitaires.

Une réponse commune s’impose: une conception de la Gauche Globale devant ces défis. Comment procéder, et tout d’abord, quelle perspective adopter devant cet enjeux difficile? Cet article propose un angle d’approche axé sur la notion de pensée progressiste, appelant à un travail de refonte conceptuelle.

Le socialisme : un phénomène européen

Le socialisme est avant tout issu de la pensée européenne. Des premières lueurs humanistes de la Renaissance au début du socialisme politique, il s’est développé au contact de l’évolution de la société européenne. Les états-nations de notre continent ont mis plusieurs siècles à apparaître, d’abord constructions politiques dont le chef était élu parmi ses illustres pairs, puis monarque absolu de droit divin; les états européens deviennent progressivement assimilés à des nations, représentatifs de leur population et plus seulement de leur dirigeant. La Paix de Westphalie entre 1648 et 1652 apporte à la chrétienté un nom nouveau hérité de l’antiquité grecque: celui d’Europe (1).

Puis c’est en réaction à la dureté du régime absolutiste que se développe l’idée d’une société basée sur le partage social. Les philosophes des Lumières prônent l’égalité entre les êtres: Condorcet, Rousseau, Kant. La première mention connue du mot socialisme est faite dans un essai non publié de l’Abbé Siéyès, dont les pamphlets incendiaires avaient lancé la Révolution (2).

Dans un climat de fébrilité et transformation politique qui durera la plus grande partie du XIXe siècle, l’idée grandit et devient théorie. En Angleterre, l’utopiste Robert Owen donne à ses ouvriers des droits sociaux. En Allemagne, le philosophe Hegel définit l’État comme le garant de la liberté individuelle. Les états français et britanniques font de leurs sujets des citoyens dans les années qui précèdent les révolutions de 1848. L’Europe est en ébullition et la question sociale fait irruption sur la scène politique avec des publications comme celles de Marx et Engels sur la condition ouvrière, ou de Proudhon sur la propriété. On se pose la question du partage des richesses, du droit des citoyens à percevoir les bénéfices d’une croissance inédite dans l’histoire de l’humanité. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, des partis socialistes, sociaux-démocrates et travaillistes apparaissent partout en Europe.

Le socialisme européen pourrait se définir comme une philosophie politique qui place l’Humain, son bonheur et sa réalisation au centre de sa réflexion. C’est aussi une aspiration universaliste qui vise à la paix entre les êtres et les peuples, dans le partage fraternel et le respect de l’autre. Il est important de porter cet héritage et d’en avoir conscience. Cela met en perspective la grande responsabilité du socialisme dans l’Union européenne aujourd’hui. Mais c’est aussi un regard sain sur ses limites : le socialisme, étant européen, a toujours peiné à s’exporter.

La Gauche hors Europe : loin du cœur…

En effet, les révolutions qui ont agité les Amériques au XIXe siècle ont souvent opposé les libéraux, qui s’inspiraient volontiers des idéaux de la révolution française, aux conservateurs, parfois soutenus par l’Église et les monarchies européennes (3). Mais ces querelles entre partis d’élites se sont mêlées de revendications plus complexes des peuples indigènes, et la question de la justice sociale n’a alors pu être distinguée de celle du colonialisme, pas plus qu’elle ne peut l’être aujourd’hui (4). Aux États-Unis, la démocratie oppose encore aujourd’hui conservateurs et libéraux, l’idée de socialisme étant souvent assimilée au totalitarisme soviétique.

Idem en Afrique, où il n’existe pas de Gauche avant les mouvements d’émancipation du début du XXe siècle, et encore sont-ils panafricains et démocrates plus qu’ils ne se réclament du socialisme (5). En Extrême-Orient, le communisme ne perce qu’au XXe siècle comme force de gouvernement autocratique, inspiré du stalinisme bien plus que de l’humanisme des Lumières. Dans le monde arabo-musulman, le choix du socialisme d’état est un parti pris de la guerre froide plutôt qu’une prise de pouvoir de la classe ouvrière, et les dictatures nationalistes de la fin du XXe siècle ne permettent que marginalement l’émergence d’une revendication idéologique basée sur le partage. Le sud asiatique est constitué de sociétés encore largement confessionnelles où le paradigme socialiste n’a su inspirer que certaines communautés régionales, comme dans l’état indien du Kerala.

La mondialisation et les révolutions industrielles ont pris le monde par surprise. L’Europe, qui en est l’origine, a seule pu répondre en temps réel aux défis posés par ces phénomènes : la répartition des richesses nouvelles, la place de l’Humain dans la société industrielle, de la personne dans une économie marchande, de la fraternité dans un monde politiquement et culturellement fragmenté.

Une réponse de Gauche aux enjeux mondiaux

Les enjeux mondiaux ainsi que la démocratisation des nations émergentes forcent donc une évolution idéologique dans laquelle l’Europe porte une responsabilité considérable. Il est temps pour les socialistes européens d’accepter une réflexion ouverte sur la question des valeurs fondamentales de la Gauche, et de former avec les partis politiques et mouvements citoyens du monde qui partagent leurs convictions une unité féconde.

Afin de générer de tels ferments d’unité, les socialistes européens réunis au sein du PSE ont réalisé ces dernières années un travail remarquable pour l’établissement d’un Programme Fondamental (6). L’objet en est de définir une base conceptuelle à l’usage des manifestes électoraux futurs.

Les axes proposés sont les suivants :

  • Une nouvelle économie politique démocratique
  • Une nouvelle définition de la justice sociale
  • Une union de la solidarité européenne

C’est un effort louable et un premier pas vers l’universalisation des enjeux qui agitent la pensée de Gauche européenne. Mais il ne faut pas s’arrêter là : dans un monde maintenant multipolaire, les Européens ne peuvent plus se limiter à une pensée politique s’adressant à l’Europe seule. Le monde évolue rapidement, et l’Europe n’est plus seule dans la voie de l’intégration régionale.

Plusieurs grands blocs régionaux sont en voie de constitution ou d’integration dans le monde (SAARC en Asie du Sud, ASEAN en Asie du Sud-Est, ALENA en Amérique du Nord, Union Eurasiatique en Asie centrale, Union Africaine, MERCOSUR en Amérique du Sud, et même le pacte de Chiang Mai en Extrême-Orient). Ces blocs régionaux sont aussi des blocs de civilisation qui n’ont pas nécessairement vocation à entrer en conflits idéologiques, commerciaux ou armés les uns avec les autres. Pour construire la paix mondiale, l’Europe doit contribuer unie à un équilibre des puissances respectueux des cultures du monde et des principes universels de la charte des droits humains.

Comment procéder?

Quelle idéologie pour la gauche globale ?

L’évolution rapide des institutions internationales depuis la deuxième guerre mondiale et la profusion de nouvelles organisations au sein du système des Nations Unies révèlent un processus de convergence normative à l’œuvre au sein de la communauté humaine. Celle-ci développe sa propre identité, sa lingua franca ainsi que ses principales langues régionales, son consensus institutionnel et ses forums de négociation. Cependant, les civilisations qui en font la diversité sont aussi bien une richesse qu’un facteur de risque : celui d’un choc entre cultures et systèmes de valeurs différentes, souvent contradictoires et parfois ouvertement antagonistes (7).

Les systèmes de valeurs circulent au long des détours de l’histoire selon un mécanisme lent et difficile à appréhender (8). Les valeurs d’humanisme Judéo-Chrétien ont en leur temps évolué pour produire en Europe l’universalisme révolutionnaire auquel la Gauche s’est souvent identifiée (9), depuis les soulèvements de 1848 jusqu’aux discours pacifistes de Jaurès. Mais au delà des frontières de notre continent, le rapport à l’ « espace public » (10) et au pouvoir comme force médiatrice de l’action (11) est très différent. Il serait possible, et aussi intéressant que nécessaire, de construire une représentation de la structure des valeurs sociétales qui informent la médiation du pouvoir dans les grandes zones de civilisation citées plus haut. Bien plus que la représentation simpliste héritée de l’antiquité qui discrimine Europe, Asie, Afrique et Amérique selon des critères exclusivement géophysiques, les blocs régionaux de notre époque sont les véritables continents du monde moderne.

Quelles en sont les valeurs? Quels en sont les ferments d’unité? Comment les concepts de démocratie, de justice sociale et de solidarité si chers aux socialistes européens s’expriment-ils dans ces sociétés diverses ? La place de l’individu par rapport au collectif, le sort de la personne devant l’éternel et le mandat populaire donné au dirigeant y ont des significations bien différentes de celles que leur attribue le contrat social européen, dans la pérennité et la dimension continentale du débat qui le sous-tend depuis la fin du Moyen-Age (12). Si la gauche européenne souhaite faire partie d’un mouvement mondial en faveur des valeurs qu’elle défend, il n’est plus possible de faire l’économie d’une telle étude, aussi bien qu’il est devenu nécessaire d’en tenir compte dans l’élaboration d’un regard commun sur ce que sont les enjeux collectifs de la communauté humaine aujourd’hui.

La pensée progressiste : un phénomène nouveau

Ces enjeux ont trait à la gestion politique des bien publics mondiaux, et l’atténuation de la pauvreté.

Il s’agit de questions aussi simples que l’accès aux sanitaires et à l’eau potable (13), à un compte en banque (14) et à l’éducation (15). Il est question de la possibilité pour la communauté internationale d’intervenir dans des conflits locaux pour protéger des vies humaines (16), de l’Agenda 21 sur la responsabilité sociale des entreprises et des États (17), de la tolérance religieuse, de la gestion du système financier mondial (18). Et bien sûr, la question de l’environnement doit nous préoccuper au premier chef : protection de la biodiversité, limitation des gaz à effet de serre, promotion de l’économie circulaire, traitement de l’espace en orbite (19). Existe-t-il une position de gauche qui puisse être partagée par les partis progressistes de par le monde sur ces questions ?

C’est l’effort mené par des organisations comme le Forum Progressiste Global ou l’Alliance Progressiste. Mais ces organisations restent marginales ainsi que très eurocentriques, et l’émergence d’une social-démocratie asiatique, américaine ou africaine reste incertaine. Nombre d’initiatives pourraient cependant être défendues dans ces cadres inclusifs, notamment un projet commun vis-à-vis de la réforme des institutions internationales, actuellement démesurément orientées vers les intérêts financiers des classes dominantes dans les pays occidentaux (FMI, Banque Mondiale, OMC). Une action collective de gauche pourrait également proposer le développement d’une représentation par bloc macro-régional à l’assemblée générale et au conseil de sécurité de l’ONU, plutôt que la formation actuelle inégale par état où le milliard d’Indiens a le même nombre de voix que les 300 000 luxembourgeois. Un système inspiré de la représentation à majorité qualifiée du parlement et conseil européen serait plus juste.

Un positionnement décisif sur les Objectifs de Développement Durable, récemment entérinés par l’assemblée générale des Nations -Unies, est nécessaire, et sur la continuation de cet agenda pour en faire un programme de protection sociale mondial, financé par une taxe sur les transactions financières applicable partout dans le monde, paradis fiscaux inclus, sous la surveillance et avec la garantie du conseil de sécurité. La réforme du conseil de sécurité, régulièrement ajournée, doit également faire l’objet d’un débat multilatéral.

Pour répondre à l’urgence humanitaire et environnementale, il serait possible de suggérer une remise en service du Conseil de Tutelle de l’ONU avec pour vocation la supervision des zones à haut risque environnemental, en conjonction avec le GIECC (20) et le PENU (21). Le conseil pourrait en particulier superviser la gestion des biens publics mondiaux (atmosphère, océans, biodiversité et patrimoine culturel), et coordonner l’action de la communauté internationale dans des zones d’urgence humanitaire comme au Kivu, ou un génocide se déroule depuis des années dans l’indifférence générale, au Moyen-Orient (Syrie, Irak, Yemen et Libye) où les besoins matériels et éducatifs sont considérables, en Somalie ou en Afghanistan.

Il ne s’agirait pas nécessairement d’envoyer des armées, mais de trouver des solutions pratiques et négociées à des conflits destructeur qui concernent toute l’humanité et qu’aucun pays n’est capable de régler seul. Il s’agirait également d’améliorer les réponses humanitaires qui actuellement manquent cruellement de moyens, de compétence et de vision stratégique.

Conclusion

Ce qui est proposé ici est que la Gauche Globale du XXIe siècle puisse être incarnée par une pensée progressiste qui inclue le socialisme européen, mais sans s’y limiter. Il s’agit d’ouvrir notre horizon idéologique à la diversité de réflexions issues d’autres cultures et civilisations pour lesquelles la durabilité de « l’aventure humaine » (22) est tout aussi essentielle.

Cela implique une meilleure connaissance de ces Histoires faites de nombreuses histoires, et des conceptions pour nous exotiques du contrat social en Extrême-Orient ou en Afrique, au Moyen-Orient et dans le sous-continent indien. Cela exige une compréhension de ce que peut être la conception d’une démocratie dans ces régions, et en quoi elle se différencie de la nôtre.

Cela demande enfin un effort de convergence conceptuelle et axiologique au sein d’un projet progressiste mondial qui s’appuie non seulement sur le corpus idéologique du socialisme européen, mais aussi sur les défis concrets de la communauté humaine d’aujourd’hui.

 

Notes

1 – Étienne Balibar, Nous, Citoyens d’Europe. Les Frontières, l’État, le Peuple, La Découverte, 2001.

2 – Abbé Sieyès, Qu’est-ce que le Tiers-État ?, Paris, 1789.

3 – Au Mexique avec Benito Juarez, ou en Amérique du Sud avec Bolivar.

4 – La folie du Chavisme en est une illustration cinglante. Ses excès se retrouvent de façon troublante dans de nombreux partis de gauche sud-américains.

5 – Colin Legum, Pan-Africanism. A Short Political Guide, New York, 1965.

6 – À l’initiative du président du SPD Sigmar Gabriel.

7 – Samuel Huntington, Le Choc des civilisations, 1992.

8 – Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la morale, 1887. Nietzsche est fasciné par l’évolution du monde romain aux premiers siècle du christianisme, et distingue la foi chrétienne telle que l’exprime le message évangélique, du cadre institutionnel que lui donnera l’Église, largement hérité de l’impérialisme romain. Il tente de retracer l’évolution de valeurs sociétales qui avaient soutenu l’ordre imposé par la Rome impériale vers celle du catholicisme romain qui lui succéda.

9 – Martin Wight, The Three Traditions, Londres, 1991. Pour Wight, les trois traditions qui caractérisent la pensée politique européenne sont celles du réalisme (Hobbes), de rationalisme (Grotius, Locke) et du révolutionisme (Kant, Marx). Ceci rompit avec l’habitude, dans la discipline, de considérer réalisme et idéalisme politique comme les tendances opposées qui en définissaient le champ.

10 – Jürgen Habermas, Strukturwandel der Öffentlichkeit, 1962. Habermas décrit l’ouverture d’une sphère publique européenne à partir du XVIIIe siècle autour d’un espace de communication. Les médias et les idées qu’ils véhiculent sont au centre du développement d’une société de masse en ce qu’ils sont les vecteurs qui informent cet espace, par lequel l’identité collective est amenée à exister.

11 – Michel Foucault, Surveiller et punir, 1975. Foucault considère le rôle de l’ « économie du pouvoir » dans la transformation du châtiment utilisé comme instrument de vengeance en un outil exclusivement punitif.

12 – Thomas More, Erasme, Montaigne ou Cervantès étaient déjà lus et commenté dans toute l’Europe en leur temps, tout comme les pamphlets de Luther qui lancèrent la Réforme. Le développement de l’imprimerie à partir du XVe siècle ouvrit un espace de communication et de socialisation qui permit un échange d’idées et de perspectives extrêmement féconds. Celui-ci s’amplifia à l’âge classique. Voir Habermas, op. cit. ; également Paul Hazard, La Crise de la conscience européenne.

13 – Objectif du millénaire pour le développement numéro 7. Plus de 30% de la population mondiale n’a pas accès à des sanitaires décents <http://www.un.org/waterforlifedecade/sanitation.shtml>.

14 – Banque Mondiale, Rapport sur le Développement Financier Global 2014, <http://datatopics.worldbank.org/financialinclusion/>.

15 – UNICEF : plus de 10% des enfants en âge primaire ne sont pas scolarisés dans le monde.

16 – La responsabilité de Protéger (R2P), lancée par l’ancien secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, The Responsibility to Protect. Report of the International Commission on Intervention and State Sovereignty, ONU, New-York, décembre 2001.

17 – <http://sustainabledevelopment.un.org/content/documents/Agenda21.pdf>.

18 – La Banque des Paiements Internationaux a joué ces dernières années un rôle d’une importance considérable dans la réforme de la finance globale, ainsi que les banquiers centraux des « cinq systémiques » (Euro, Yen, Livre, Dollar et Yuan). La discussion de cette réalité n’a encore que peu pénétré la culture politique de la Gauche européenne, qui peine à l’intégrer dans son message programmatique.

19 – Les orbites satellitaires sont débordées et devront dans les décennies qui viennent être nettoyées. <http://www.science.gouv.fr/fr/actualites/bdd/res/3653/debris-spatiaux-une-nouvelle-technologie-de-nettoyage/>

20 – Groupe intergouvernemental pour l’étude des changements climatiques.

21 – Programme Environnemental des Nations Unies.

22 – Théodore Monod, Et si l’aventure humaine devait échouer ?, Grasset, 2000.

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