Géopolitique des barrages turcs sur le Tigre et l’Euphrate

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Puissance régionale émergente, la Turquie s’impose avec son économie, sa démographie et sa force militaire. Elle est la 16e économie du monde et membre du G20. En 2025, sa population pourrait dépasser 87 millions d’habitants.1 L’accroissement des infrastructures et de l’économie exige de plus en plus un approvisionnement énergétique durable et efficace.

En Anatolie intérieure, la Turquie réalise de grands projets de développement agricole, dont la construction de barrages sur le Tigre et l’Euphrate. Pourtant, cette initiative ne passe pas sans créer des soucis tant au niveau économique que politique. Ces multiples barrages remettent en cause l’approvisionnement en eau de la Syrie et de l’Irak, pays agricoles avec un climat nécessitant beaucoup d’eau.

Candidate à l’adhésion à l’Union européenne, la Turquie intéresse beaucoup en raison de sa position stratégique qui permettrait à l’Union d’améliorer sa sécurité d’approvisionnement énergétique et agricole. Pourtant, ses conflits de voisinage, y compris celui du partage de l’eau avec la Syrie, diminue considérablement cette attractivité.

La question qui se pose est de savoir quels sont les enjeux politiques de ces barrages ; et s’ils valent autant de conflits.

L’hydroélectricité et les perspectives énergétiques turques

L’énergie électrique est vitale pour l’économie turque. La Turquie produit 198 418 GWh, dont 33 270 GWh provenant de l’énergie hydroélectrique (qui comprend également l’énergie issue des centrales de pompage-turbine).2 Le secteur de l’énergie électrique constitue 2.5% de son économie, la demande en électricité a augmentée de 4.7%, et augmentera jusqu’à 7% selon les prévisions.3

Le pays possède 150 centrales hydroélectriques et continue à investir dans ce domaine. Il y a plusieurs raisons à cela : l’hydroénergie est écologiquement propre (zéro émission de CO²), le coût opérationnel est bas (même si le secteur demande beaucoup d’investissements), les barrages sont utilisables aux fins agricoles, y compris pour l’irrigation, la prévention des inondations, etc. L’efficacité de l’hydro consiste à ce que les turbines utilisées dans les centrales modernes sont capables de transformer en électricité 90% de l’énergie disponible, tandis que l’efficacité des meilleures usines à combustibles fossiles s’élève à 50%.4

Afin d’accélérer le développement du secteur hydroélectrique, le marché de l’électricité a été libéralisé. Le marché des petites et moyennes centrales hydroélectriques est ouvert aux investissements privés. La construction des centrales hydroélectriques demande moins d’investissement en Turquie que dans les pays développés en raison du coût relativement bas de la main d’œuvre.

Le développement de l’hydroénergie est également très profitable pour le pays pour d’autres raisons que l’approvisionnement énergétique. Contrairement aux centrales thermiques sophistiquées qui demandent la compétence de spécialistes contractuels, la grande partie des investissements relatifs au développement de l’hydro restent dans le pays car les travaux sont effectués par des ingénieurs locaux. Le coût opérationnel et d’entretien est ainsi beaucoup plus bas pour les centrales hydroélectriques que pour les centrales thermiques.5

Le potentiel théorique de production d’énergie électrique de la Turquie est de 433 milliards de KWh/an. Le potentiel technique est de 250 milliards KWh/an.6 La Turquie utilise 35 % de son potentiel hydroélectrique ; 8.8% est en construction ; 57% est étudié ou projeté pour les décennies à venir.7 46 milliards de kWh/an sont produits dans les centrales hydroélectriques. Des centrales avec une puissance totale de 11 milliards de kWh/an sont en construction par des entreprises publiques et privées. Après la finalisation des constructions en cours, la part utilisée du potentiel hydroélectrique turque sera de 49%.8

La Turquie importe 73% de ses besoins énergétiques (Cf. tableau n° 1). À coté des centrales hydroélectriques, l’électricité est produite par des centrales thermiques (lignite, charbon, pétrole et énergie géothermique). Cette situation énergétique n’est pas adaptée au développement économique de la Turquie qui a besoin d’une source d’énergie abondante et moins chère. Il n’y a pas assez de ressources énergétiques fossiles comme le pétrole et le gaz, les principales ressources domestiques étant l’hydro et le lignite. La croissance économique impose la nécessité d’une stratégie énergétique à long terme pour servir un développement durable. « Pour réduire sa facture pétrolière et atteindre son objectif de croissance économique, elle doit doubler sa production d’électricité tous les 10-15 ans. Or, le Tigre et l’Euphrate sont des sources essentielles puisqu’ils représentent 40% du potentiel de l’énergie hydroélectrique du pays. »9

barrages0Tableau n° 1 : La part des importations de l’énergie dans l’énergie consommée

L’une des priorités du développement économique de la Turquie est d’investir dans les ressources renouvelables intérieures à faible coût pour la période 1997-2020 : combustion des déchets industriels, biomasse, biogaz et géothermique.10 Pourtant, la part de l’énergie renouvelable – hors hydro  – reste très faible (5,05% en 2007).11

Une étude réalisée en 2004 selon le modèle d’Estimation de Demande d’Énergie montre très bien la demande énergétique croissante de la Turquie pour la décennie à venir. Cette étude comprend l’évaluation de plusieurs scenarii possibles en prenant en considération différents paramètres techniques et politiques tels que l’évolution du comportement social, la politique de développement et d’industrialisation, l’état des infrastructures. Elle donne une estimation de la demande énergétique totale des secteurs de l’agriculture, de l’industrie, du transport, du logement et des services. Selon cette étude qui couvre une période allant de 2004 à 2020, la croissance annuelle moyenne de la demande en énergie serait de 8,66%, 7,76% ou de 6,38%, selon les différents scénarios. Il est également estimé que le potentiel hydroélectrique de la Turquie peut s’élever à 33%, 38% ou 46% de sa demande en énergie.12 Actuellement, la part des centrales hydroélectriques dans la production nationale de l’électricité est de 47%.

La situation géographique turque est très favorable au développement du secteur hydroélectrique. La Turquie est largement au dessus du niveau de la mer, ce qui explique la puissance de ses fleuves. Elle possède de 1% du potentiel hydroélectrique mondial avec ses fleuves qui se trouvent dans cinq bassins. Le Tigre et l’Euphrate se situent dans le bassin du Golf Persan. Le bassin Aras-Caspien comprend l’Aras qui se jette dans la mer Caspienne. L’autre bassin, lié à la Mer Noire, inclut Kizilirmak. Le bassin de la Méditerranéenne et de la Mer Égéen est également riche en fleuves.

La Turquie n’a pas développé de système de petites centrales d’hydroélectriques, système potentiel qui n’a pas été pris en compte dans les calculs de l’étude mentionnée ci-dessus. « Le potentiel brut théorique des petites centrales [en Turquie] est de 50 000 GWh/an. Le potentiel technique et économique faisable est respectivement de 30 000 et de 20 000 GWh/an. […] Seulement 3,3% du potentiel économique est développé.»13

Barrages1

(source : La Documentation française)

Le projet de l’Anatolie du Sud-Est et ses apports

Le GAP (Güneydoğu Anadolu Projesi – Projet de l’Anatolie du Sud-Est) est un des plus grands projets du monde en matière de développement régional. Il vise à construire, parmi d’autres sous-projets d’infrastructure, vingt-deux barrages et dix-neuf centrales hydroélectriques dans le cadre de treize grands projets, dont six dans le bassin du Tigre et sept dans le bassin de l’Euphrate. Une fois réalisés, il sera possible de produire 27 milliards de kWh/an, avec une capacité installée de 7 500 MW et d’irriguer 1,82 million hectares de terre. Le but principal du GAP est de diminuer les écarts de développement entre les différentes régions.

Aujourd’hui, les objectifs du GAP sont réalisés à hauteur de 56,4%. Huit centrales hydroélectriques ont été inaugurées jusqu’en 2005. 74% du projet hydroélectrique sont entrés en phase de production.14 Il est nécessaire de noter que les barrages construits sur le Tigre et l’Euphrate n’ont pas tous été construits dans le cadre du GAP.

  • Le plus grand barrage turc (également un des plus grands au monde) « Atatürk » est construit sur l’Euphrate et fonctionne depuis 1992. Sa capacité est de 8 900 GWh/an avec une puissance de 2 400 MW.
  • « Keban » est une autre centrale hydroélectrique importante sur l’Euphrate. Sa puissance installée est de 1 330 MW, sa capacité de production est 6 000 GWh/an.
  • La centrale « Dicle » (nom du Tigre en turc) est construite sur le Tigre, avec une capacité de production de 298 millions de KWh/an.
  • « Karakaya », autre centrale hydroélectrique sur l’Euphrate, possède une puissance installée de 1 800 MW et une production annuelle de 7 354 KWh/an.
  • La centrale « Ilisu » est un des projets les plus controversés. Projeté sur le Tigre, le barrage menace Hasankeyf, une ville de 15 000 ans avec un héritage culturel extrêmement riche et une population de 78 000 habitants. Planifiée pour 2013, elle sera la quatrième plus grande centrale de Turquie par rapport à la puissance installée (1 200 MW) et la capacité annuelle de production (3 833 milliards KWh/an), après « Atatürk », « Karakaya » et « Keban ». Elle produira 10% de l’électricité totale produite en Turquie par les centrales hydroélectriques.
  • Finalement, la centrale « Karikamis », sur l’Euphrate, produit 652 GWh/an avec 180 MW de puissance installée.

barrages2

(source : GNU Free documentation licence)

Lorsque la construction des barrages dans le cadre du GAP sera entièrement terminée, les pays se trouvant en aval de ces deux fleuves subiront une perte de 70% du débit naturel de l’Euphrate et de 50% du débit naturel du Tigre.15

Cette situation crée immanquablement des tensions entre les pays en amont et ceux en aval, particulièrement entre la Turquie et la Syrie. Cela dépasse le champ économique et agricole et touche aux affaires politiques plus sensibles.

En Turquie plus de 70% du potentiel d’eau est utilisé pour l’irrigation. L’utilisation massive des eaux fluviales pour l’irrigation est aussi le cas de la Syrie et de l’Irak. Par un accord, la Turquie s’engage à faire passer plus de 15 milliards de m3 d’eau de l’Euphrate à travers des frontières. Cette quantité d’eau est ensuite partagée entre la Syrie et l’Irak. Le dernier en prend 58% alors que la Syrie se contente de 42%.

Potentiel d’eau Demande d’eau
Tigre Euphrate Tigre Euphrate
Milliard m3 % Milliard m3 % Milliard m3 % Milliard m3 %
Turquie 21,3 40 31,6 90 6,2 12 17,3 49
Syrie 0 0 3,4 10 2,6 5 11,3 32
Irak 31,4 60 0 0 45,0 90 23 66
Total 52,7 100 35 100 53,8 107 51,6 147

Tableau n° 2 : La part de la Turquie, de la Syrie et de l’Irak dans le potentiel du Tigre et de l’Euphrate et leurs demandes d’eau de ces fleuves16

Le tableau 2 montre bien le nœud du conflit : le demande en eau totale des pays s’élève, pour le Tigre à 107% de son potentiel, 147% pour l’Euphrate. Les trois pays ont massivement investi dans les infrastructures (systèmes d’irrigation, d’électricité, de prévention des inondations et de stockage), sans aucune coopération. « À travers ces différents projets hydrauliques, les trois pays ont atteint des capacités de stockage énormes. Selon les calculs de divers experts, la capacité de stockage de la Turquie sur l’Euphrate est d’environ 90 milliards de m3, celle de la Syrie de 14 milliards de m3, et celle de l’Irak d’environ 100 milliards de m3. »17

Le conflit d’eau ne se limite pas aux relations turco-syriennes. Un conflit très agité existe entre l’Irak et la Syrie en 1975 lorsque cette dernière a diminué considérablement le débit de l’Euphrate pour remplir le barrage Al Thawra. Construit avec l’aide technique et financière de l’Union soviétique, il fournit 60% de la production d’électricité de Syrie.18

Les avantages des barrages en question sont énormes pour la Turquie et dépassent largement le champ économique et agricole.

D’un point de vue géostratégique, ces barrages constituent un important moyen de pression sur les pays se trouvant en aval des fleuves. Les relations entre la Turquie et la Syrie ont longtemps été tendues en raison des soutiens de la Syrie au PKK, organisation séparatiste et terroriste kurde, à l’ASALA (Armée secrète arménienne pour la libération de l’Arménie) dont les membres ont tué plusieurs diplomates turcs, au Dev Sol (mouvement d’extrême gauche), et aux Chypriotes grecs. Dans ces conditions, la Turquie a intérêt de garder une arme d’influence sur la Syrie, pays qui souffre d’une pénurie d’eau.

Le GAP, qui mobilise une partie importante du budget national, a pour but de contribuer au développement économique du sud-est du pays. Cette partie de la Turquie comprend également la région peuplée de Kurdes. Depuis des décennies, plusieurs milliers de personnes sont mortes lors des batailles armées avec les rebelles kurdes qui réclament l’indépendance de la région. Cette tension s’explique également par le fait que la région est beaucoup plus pauvre que les autres régions du pays. La prospérité dans cette région peut faciliter le dialogue avec les insurgés et orienter la population vers le centre. D’où les investissements faramineux qui ne se limitent pas aux barrages mais s’étendent aux infrastructures, à l’agriculture, au tourisme et à d’autres secteurs.

Le conflit inter-étatique d’eau lié aux aménagements hydrauliques sur le Tigre et l’Euphrate

Lors de l’ouverture du barrage « Atatürk » la Turquie avait considérablement diminué le débit de l’Euphrate. C’était une vraie catastrophe pour la Syrie qui criait au scandale. La Turquie a déclaré que cette initiative était complètement conforme à l’idée de souveraineté et qu’il ne s’agissait pas de violation du droit international.

Les négociations entre la Turquie et la Syrie sur le partage de l’eau des fleuves qui se sont déroulées en 1962, 1980 et 1982 n’ont donné aucun résultat positif. Pourtant, la Turquie s’est engagée par un accord signé en 1987 à faire passer 500 m3/seconde d’eau de l’Euphrate, comme indiqué auparavant. L’une des priorités de la Syrie est d’augmenter ce débit d’eau jusqu’à 700 m3/seconde. Considérant que le débit moyen de l’Euphrate est de 1000 m3/seconde, l’Irak réclame que la Turquie ne doit pas en utiliser plus qu’un troisième.

Le vrai problème consiste à ce qu’il n’y ait pas d’approche unique internationalement reconnue en matière de partage de l’eau des fleuves. Il existe sur cette question différentes doctrines opposées, dont une suggère que l’utilisation d’eau qui se trouve dans le territoire de l’État est complètement soumise à sa souveraineté (doctrine Harmon), tandis que d’autres doctrines mettent l’accent sur la consommation équitable pour tous les États du bassin du cours d’eau. Les doctrines autres que la doctrine Harmon imposent l’idée que l’État se trouvant en aval doit pouvoir profiter du fleuve tel qu’il est dans son état naturel.

Le droit de l’ONU met en avant le principe de l’utilisation équitable et raisonnable. Dans sa « Convention du 21 mai 1997 sur l’utilisation des cours d’eau internationaux à des fins autres que la navigation », elle reprend les principes dits des « règles d’Helsinki relatives à l’utilisation des eaux et des fleuves internationaux», élaborées par l’Association du Droit International qui se résume dans son article 7 comme suivant :

« Le droit de l’État du cours d’eau d’utiliser un cours d’eau international de manière équitable et raisonnable trouve sa limite dans le devoir qui incombe à cet Etat de ne pas causer de dommages appréciables aux autres États du cours d’eau. »19

Néanmoins, cette convention ne s’applique pas au problème de partage d’eau du Tigre et de l’Euphrate car la Turquie ne l’a pas ratifiée. La position de la Turquie consiste à réclamer que le Tigre et l’Euphrate ne sont pas des fleuves internationaux. L’argument qui justifie cette position est le fait que ces fleuves ne sont pas navigables. En revanche, pour la Syrie et l’Irak, ils sont bien des fleuves internationaux et navigables. La Turquie soutient la thèse selon laquelle ces fleuves, qui se jettent à la mer en un seul fleuve, constituent un seul bassin dont le potentiel répond aux besoins des pays qui en font partie.20

L’utilisation raisonnable de l’eau est un autre argument de la Turquie. La capacité de stockage d’eau des barrages turcs – Keban, Atatürk, Karakaya, Karikamis and Birecik – construits sur l’Euphrate est de 60-70 milliards m3. Selon la position de la Turquie, les pays en aval ne sont pas en mesure d’atteindre ce volume à cause des conditions géographiques, y compris d’évaporation qui y est plus forte dans les pays d’aval.21

En été 2007, lors de la réunion de Damas du Comité Technique Paritaire sur le Tigre et l’Euphrate (crée en 1980 par un accord turco-irakien)22 les représentants de la Syrie et de l’Irak ont déclaré leur inquiétude par rapport à la construction du barrage « Ilisu ». L’Irak, particulièrement concerné par cette initiative, a souligné l’importance du fait que le débit du Tigre ne doive pas baisser en dessous de 200 m3/seconde. Pourtant, la partie turque affirme que le barrage « Ilisu » ne servira qu’à la production d’électricité et ne consommera pas d’eau aux fins agricoles.

La Turquie a initié la création de l’Institut Paritaire d’Eau chargé de résoudre les problèmes transfrontaliers d’eau et composé d’experts de chacun de trois pays. L’Institut aurait dans ses compétences la gestion conjointe des aménagements hydrauliques et la coordination des projets. Les Turcs vont également coopérer avec les Syriens dans la construction d’un barrage sur l’Assi qui servira à deux pays et qui  sera utilisé non seulement aux fins agricoles, mais aussi pour l’approvisionnement énergétique. L’Irak, en tant que geste de bonne foi, n’a plus d’objections par rapport au barrage « Ilisu ».

La solution majeure proposée par la Turquie est celle du « Plan à trois étapes pour l’utilisation équitable, rationnelle et optimale des cours d’eau transfrontaliers du bassin Tigre-Euphrate ». Conformément à ce plan, les experts des trois pays évalueraient les données géographiques et météorologiques du bassin (l’évaporation, la précipitation, la chaleur, etc.) pendant la première étape. La deuxième étape prévoit l’étude des ressources du sol, y compris les catégories de sol, critères de drainage, etc. Enfin, lors de la troisième étape, des recherches sur le partage équitable de l’eau seraient menées.23 Le Plan a été rejeté par la Syrie et l’Irak qui craignent une atteinte à leur souveraineté nationale quant à l’utilisation des ressources d’eau.

La gestion des ressources hydriques du bassin du Tigre et de l’Euphrate au prisme de la candidature de la Turquie à l’Union européenne

L’Union européenne a exprimé l’importance de la question du partage des eaux du bassin du Tigre et de l’Euphrate par deux documents adoptés en 2004 relatifs à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.

Dans le premier, la Commission européenne affirme qu’ « une question essentielle dans la région est l’accès à l’eau pour le développement et l’irrigation. Au Moyen-Orient, l’eau deviendra de plus en plus une ressource stratégique dans les années à venir, et avec l’adhésion de la  Turquie on peut s’attendre à ce que la gestion internationale des ressources en eau et des infrastructures (barrages et systèmes d’irrigation dans les bassins fluviaux de l’Euphrate et du Tigre, coopération transfrontalière en matière d’eau entre Israël et ses voisins) devienne un aspect important pour l’Union européenne. »24

Dans l’autre document portant sur les recommandations au Parlement et au Conseil, la Commission suggère que « l’adhésion de la Turquie contribuerait à assurer à l’Union de meilleures voies d’acheminement de l’énergie. Il serait probablement nécessaire de développer les politiques communautaires en matière de  gestion des ressources en eau et des infrastructures connexes. En raison de leurs effets transfrontaliers parfois considérables, la bonne mise en œuvre par la Turquie d’autres politiques communautaires dans les domaines de l’environnement, du transport, de l’énergie et de la protection des consommateurs aurait aussi une incidence extrêmement positive sur les citoyens des autres régions de l’Union. »25

Avec ces rapports, l’Union européenne reconnaît l’importance des eaux transfrontalières de la Turquie en tant qu’élément clé des relations avec le Moyen Orient. En cas d’adhésion de la Turquie, l’Union se verrait entièrement impliquée dans la gestion des ressources en eau du Tigre et de l’Euphrate, ceci augmentant considérablement son poids dans la région. Pourtant, L’Union européenne aurait une marge de manœuvre limitée dans la question de financement des sous-projets du GAP. Les exigences de la négociation d’adhésion interdisent que le pays candidat engage l’Union dans ses problèmes de voisinage. La Turquie avait déclaré qu’elle n’adopterait le cadre normatif européen sur la gestion des ressources en eau (directive-cadre sur l’eau, etc.) qu’après son adhésion à l’Union européenne. Il est néanmoins compréhensible que la Turquie ne veuille pas transférer prématurément son outil stratégique d’influence sur l’Irak et la Syrie à l’Union sans être enfin un Etat membre à part entière.

Conclusions

L’énergie renouvelable est l’avenir du développement durable, particulièrement pour la Turquie. L’hydroénergie est vue comme un remède principal à ses besoins croissants en l’énergie. La part des importations d’énergie fossile ne cesse d’augmenter. La Turquie, pauvre en gaz et pétrole, ne peut compter que sur son énorme potentiel hydraulique. La construction des centrales hydroélectriques a connu un essor remarquable en Turquie durant les dernières décennies. Cela fait partie également du projet GAP. Pourtant, les grands barrages posent des problèmes compliqués tant au niveau national qu’au niveau international. Des aménagements hydrauliques menacent certains lieux d’habitation massive, des héritages culturels, etc. Le débat actuel sur les avantages et désavantages du barrage « Ilisu » sert d’exemple aux ambiguïtés de tels projets. Enfin, les ennuis créés par rapport au partage d’eau – l’élément clé des enjeux politiques au Moyen-Orient – a remis en question les relations entre la Turquie, la Syrie et l’Irak.

Malgré l’embarras que posent les barrages, la Turquie ne peut pourtant pas s’en passer. À coté du fait que les barrages fournissent de l’énergie renouvelable et indigène, leurs avantages politiques ne sont pas non plus négligeables. Ils donnent à la Turquie une large marge de manœuvre dans ses actions vis-à-vis des pressions politiques qui l’entourent.

Cependant, la question de la gestion des ressources hydriques du Tigre et de l’Euphrate ne peut demeurer non-résolue et précaire, car elle remet en cause les opportunités de bon voisinage et la procédure d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Cette condition est primordiale pour la Turquie qui veut devenir leader régional. En absence d’accords inter-étatiques et de normes internationales, la résolution des différends devient compliquée. Des solutions sont pourtant possible, mais elles sont soumises à la volonté et la bonne foi des Etats.

Notes

1 – Pierre Verluise,  « Le profil de la candidature Turque à l’Union européenne », Chronique européenne, mars 2010.

2 – International Energy Agency, Statistics 2008.

3 – Turkish electricity market : Developments and expectations 2010-2011, Deloitte, juillet 2010.

4 – Omer Yuksek, Murat Ihsan Komurcu, Ibrahim Yuksel et Kamil Kaygusuz, « The role of hydropower in meeting Turkey’s electric energy demand », Energy Policy, n° 34, 2006, p. 3094.

5 – Erkan Erdogdu, « An analysis of Turkish hydropower policy », Munich Personal RePEc Archive, Janvier 2011, p. 16

6 – Fahrettin Amir Arman, « Türkiyenin hidroelektrik potansiyeli ve sorunları ».

7 – Nedim Tüzün, (Chambre des Engénieurs Electriques, Diyarbakir), « İlisu Barajının Bölge ve Türkiye Enerji Politikalarındakı yeri ve durumu », EMO-Chambre des Ingénieurs Electriques.

8 – Erkan Erdogdu, op.cit., p 2.

9 – Françoise Rollan, « Le Tigre et l’Euphrate », Confluences Méditerranée, 1/2005, n ° 52, p. 175.

10 – International Energy Agency, op.cit.

11 – Combustible renewables and waste (% of total energy) in Turkey, Trading Economics.

12 – Omer Yuksek, Murat Ihsan Komurcu, Ibrahim Yuksel, Kamil Kaygusuz, op.cit., p. 3100-3101.

13 – Havva Balat, « A renewable perspective for sustainable energy development in Turkey: the case of small hydropower plant », Renewable & Sustainable Energy Review, n° 11, 2007, p. 2156.

14 – www.gap.gov.tr

15 – Marwa Daoudy « Une négociation en eaux troubles ou comment obtenir un accord en situation d’asymétrie », Négociations, 2/2006, n° 6, p. 65-81, sp. p. 66.

16 – Bilen 2000, cf. Faruk Volkan, Bahadir Boz, « Sınıraşan sular kapsamında Güneydoğu Anadolu Projesinin değerlendirilmesi », TMMOB Congrès des Politiques d’Eau.

17 – Françoise Rollan, op.cit., p. 181.

18 – Mohammed El Battiui, La Gestion de l’Eau au Moyen-Orient, L’Harmattan, 2010, p. 206.

19 – Convention de l’ONU sur le droit relatif aux utilisations des cours d’eau internationaux à des fins autres que la navigation, 1997.

20 – « Türkiye´nin Sınır Aşan Sular Politikasının Ana Hatları », Ministère des Affaires Etrangères de la République Turque.

21 – « Türkiyenin sınıraşan su politikası », ORSAM, Centre des études stratégiques pour le Moyen-Orient.

22 – Cet accord est la suite du protocole turco-irakien de 1946 conformément auquel les parties contractantes doivent s’informer sur tout projet hydraulique sur le Tigre et l’Euphrate. La Syrie joint le CTP plus tard. Le CTP n’a toutefois jamais réussi à prendre de véritable décision.

23 – Faruk Volkan, Bahadir Boz, « Sınıraşan sular kapsamında Güneydoğu Anadolu Projesinin değerlendirilmesi », TMMOB (Congrès des politiques d’eau), p. 522-523.

24 – Questions soulevées par la perspective d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, Document de travail des services de la Commission européenne, Bruxelles, 6 octobre 2004, SEC (2004)1202, p. 10.

25 – Recommandations de la Commission européenne concernant le progrès réalisé par la Turquie sur sa voie d’adhésion, Communication de la Commission au Parlement européenne et au Conseil, Bruxelles, 6 octobre 2004, COM (2004)656 final, p. 6.

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