Élections législatives espagnoles de novembre 2011. Derrière le cataclysme, les évolutions et les perspectives

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L’effondrement du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) aux élections régionales et municipales, puis aux élections législatives de 2011, ouvrent une nouvelle phase de l’histoire du système partisan espagnol. Pour la première fois, le Parti populaire (PP), de droite, devient un parti dominant, assis sur un socle électoral élevé et sur une domination territoriale ample.

Les prochaines années diront si le PP peut voir son capital électoral s’éroder à son tour, si se confirme un affaiblissement du bipartisme. Dans le cas contraire, la difficulté pour les oppositions, et en premier lieu pour les socialistes espagnols, sera de savoir de nouveau formuler une alternative électorale unifiée. Cependant, si le PSOE avait incarné cette alternative seul dans la décennie écoulée, asséchant périodiquement le capital électoral des autres forces de gauche et des partis régionalistes et indépendantistes, il est aujourd’hui bien trop démonétisé pour que cette « solution » soit facilement envisageable.

Dans le même temps, derrière une carte presque totalement bleuie par la victoire du PP, se cachent des évolutions territoriales lentes qui contribuent à modifier l’équation électorale des grands partis. Ceux-ci sauront-ils en tenir compte ? C’est un défi supplémentaire pour les socialistes espagnols qui se rajoute à celui d’un projet politique européen cohérent pour répondre à des contraintes économiques imposées par des marchés mondialisés. En attendant des réponses sur ce dernier point, cet article convie le lecteur à un voyage électoral dans les territoires d’un pays en mouvement.

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En introduction d’un article similaire publié au lendemain de la réélection du gouvernement Zapatero, en 20081, nous évoquions une « image de stabilité ». Rien de moins vrai cette fois. Disons-le d’emblée :si certaines des précédentes élections serviront de points de comparaison pour les analyses menées ci-dessous, ce scrutin n’est semblable à aucun d’entre eux. Marqué par l’effondrement de l’un des deux grands partis (près de 40% de déperdition en nombre absolu de voix pour le PSOE), il représente aussi une rupture sèche avec la progression ininterrompue vers une bipolarisation extrême du paysage politique espagnol, qui tendait à étouffer les tiers partis. Le niveau de la participation, en légère baisse à 71,7%, reste honorable, infirmant la théorie selon laquelle les victoires de la droite sont principalement dues à une moins grande participation des électeurs de gauche2.

Le cumul de ces caractéristiques avec les propriétés du système électoral en vigueur (répartition proportionnelle des sièges dans le cadre des provinces) et avec l’observation des séries de résultats des derniers scrutins permet de formuler une question : le PP, semblant disposer d’un socle électoral stable de 40% des voix depuis près de 15 ans3, ainsi que d’une assise territoriale lui assurant une domination à laquelle seule la Catalogne et le Pays Basque échappent durablement, serait-il devenu un parti dominant ? Rappelons qu’en 2008, l’avance en siège du gouvernement socialiste aurait été annulée et inversée sans les deux communautés autonomes citées précédemment. L’effondrement du PSOE aux élections régionales et municipales de 2011, et son incapacité à polariser le vote régionaliste et nationaliste anti-PP dans les régions où celui-ci est important, rendent-ils l’alternance désormais improbable ?

La difficulté des socialistes espagnols à trouver un positionnement et un discours porteur dans le contexte d’une crise durable remettant – inexorablement ? – en question les acquis sociaux, difficulté partagée par les autres gauches européennes, ne pousse pas à l’optimisme. Électoralement, la question est de savoir quelle seront les dynamiques de la cinquième période qui s’ouvre dans la vie politique espagnole, 35 ans après la fin de la dictature.

Rappelons pour mémoire les précédentes périodes. Jusqu’en 1982, le paysage politique, sans majorité absolue, avait évolué vers une stabilisation du périmètre des forces politiques, avec notamment la mise hors jeu d’un « centre » initialement puissant. Dans les années 1980, le PSOE avait acquis un statut de parti dominant, restant après sa majorité absolue de 1982 autour ou au dessus de 40% des voix. L’opposition de droite se regroupait autour des populaires, mais restait incapable de le concurrencer. Dans les années 1990, le PP était devenu concurrentiel, mettant en danger les gouvernements socialistes dès le début de la décennie avant de les détrôner de justesse en 1996. Cependant, les forces de gauche gardaient un capital électoral majoritaire (le total des voix PSOE + IU restait de 10 % supérieur à celui du PP en 1996). La décennie 2000 fut celle d’un équilibre encore possible au prix d’une bipolarisation extrême. Elle s’était ouverte sur une première victoire très claire de la droite en 2000. Pour la première fois, une baisse du PSOE n’était pas compensée par une hausse des petits partis de gauche (alors que ceux-ci avaient culminé en 1996). Malgré tout, la suite de la décennie a montré que le PSOE restait capable d’assécher au maximum, à l’occasion, l’électorat de la gauche minoritaire et des régionalistes/nationalistes, pour battre la droite malgré le maintien de celle-ci à un niveau élevé.

Avec un PSOE désormais historiquement affaibli et un PP au maximum de sa puissance, il semble en 2011 que le paysage politique offre une image inversée de ce qu’il était dans les années 1980, avec la droite en position de parti dominant. Reste à savoir si le PP peut voir son capital électoral s’éroder à son tour, du fait de sa gestion de la crise et sous la pression de forces concurrentes et émergentes au niveau espagnol, ce qui confirmerait un affaiblissement du bipartisme. Si ce n’est pas le cas, la difficulté pour les oppositions sera de savoir de nouveau converger vers une alternative électorale unifiée, que le PSOE avait incarnée seul dans la décennie précédente.

Une domination assise sur les territoires et sur le système électoral

Les analyses présentées dans cette partie se fonderont uniquement sur les résultats comparés des élections législatives nationales espagnoles4. Il serait tentant, et sans doute instructif pour affiner l’analyse, de s’attarder sur les résultats des élections régionales qui ont, quelques mois avant le triomphe de Mariano Rajoy, donné aux populaires le gouvernement de quasiment toutes les communautés autonomes. Cependant, dans un grand nombre d’entre elles, le système partisan ne suit pas exactement les mêmes schémas, selon qu’il s’agisse d’élections régionales ou nationales. Ainsi, le choix a été fait de ne décrire que les évolutions entre élections de même nature.

Une domination presque sans partage du PP d’où résulte le statut de parti dominant

C’est ce qui ressort de la carte électorale des populaires. « Presque » sans partage, car la Catalogne et le Pays Basque échappent à leur domination, qui est claire et nette dans toutes les autres régions. L’écart minimal avec le PSOE est de 9 points (Andalousie)5. Partout ailleurs, il dépasse 14 points, même dans les anciens fiefs socialistes d’Estrémadure et de Castille-la-Manche (25 points !). L’ascendant du PP est donc à première vue quasiment uniforme, dans ses territoires traditionnels (Castille-et-Léon, Galice) comme dans les fiefs qu’il s’est taillé dans les années 1990 (Madrid, Valence), et enfin dans ces « nouveaux territoires » où trois décennies de leadership socialiste appartiennent désormais au passé.

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Il faut s’attarder sur le système électoral espagnol pour comprendre en quoi cette situation fait des populaires, avec un score pourtant identique à celui des élections de 2000, un parti dominant. L’élection du Congrès des députés est gouvernée par un scrutin proportionnel selon la méthode d’Hondt, dans le cadre des 50 provinces espagnoles (équivalent des départements français). Chaque province élit au minimum deux députés, la représentation étant pour le reste fonction de la population. En fait, ce mode de scrutin est moins proportionnel qu’il n’y paraît. En effet, s’il y a en moyenne environ 7 députés par circonscription, il existe une grande différence entre quelques circonscriptions comme Madrid (36 élus), Barcelone (31 élus) ou Valence (16 élus), et un grand nombre d’autres circonscriptions qui n’élisent pas plus de 2, 3 ou 4 députés. Il en résulte que le scrutin n’est vraiment proportionnel que dans le premier cas, avec deux conséquences majeures :

  • La première est que les petits partis nationaux n’obtiennent des élus que dans une poignée de régions, et sont donc toujours sous-représentés non seulement par rapport aux grands partis nationaux, mais aussi par rapport aux principaux partis régionalistes (PNV ou CiU qui concentrent leurs forces dans quelques provinces). Ce point est régulièrement invoqué par les petits partis pour demander une réforme du système.
  • La seconde conséquence est que, même entre les deux grands partis, la répartition des sièges n’est pas rigoureusement proportionnelle au rapport de force national en voix. Les provinces dans lesquelles chacun d’entre eux prend la tête de la compétition leur octroient une sorte de « prime au premier arrivé ». Ainsi, si un parti est en tête dans toutes les provinces à trois ou cinq députés, et ce même d’une seule voix, celles-ci, systématiquement, lui offriront respectivement deux ou trois élus, contre un seul ou deux au second parti. Si l’écart entre les partis est plus grand, une province à quatre députés peut en offrir 3 au parti arrivé en tête, contre un seul au second. Ainsi, l’assise géographique des partis est un élément clef des résultats électoraux. Il faut noter que cette seconde caractéristique du système électoral est rarement évoquée, peut-être parce qu’elle a bénéficié aux socialistes jusqu’à la fin des années 1980, avant de jouer aujourd’hui à plein en faveur de la droite.

Quoi qu’il en soit, si en 2000 le PSOE pouvait encore disputer la première place dans un certain nombre de régions et provinces, cela ne semble plus être le cas aujourd’hui. L’enracinement du PP comme parti majoritaire au Parlement est donc loin d’être une hypothèse. Avec 43,9% des voix, le PSOE obtenait 169 sièges en 2008 (7 de moins que la majorité absolue), mais le PP en a désormais 186 (10 de plus) avec un score à peine différent : 44,6% des voix. Une plongée dans les configurations régionales aboutit aux perspectives suivantes : 

  • Dans 20 provinces (Cantabrie, Castille-et-Léon, Galice, Madrid, Murcie, Rioja, Valence), le PP dispose d’un avantage historiquement stable ne semblant pas pouvoir être remis en question à brève échéance.
  • Dans 15 provinces (Andalousie, Estrémadure, Castille-la-Manche), le PP prend une avance6 que son évolution sur les derniers scrutins ne rend pas seulement conjoncturelle.
  • Dans 8 provinces (Aragon, Asturies, Baléares, Canaries, Navarre), le PP n’est pas toujours aussi haut, mais son avance sur le PSOE est aussi nette du fait de la présence de tierces forces (le plus souvent des régionalistes minoritaires).
  • Dans seulement 7 provinces (Catalogne, Pays Basque), le PP est structurellement et largement minoritaire. En 2011 le PSOE n’est cependant arrivé en tête que dans une de ces provinces (Barcelone), laissant toute éventuelle « prime au premier arrivé » aux partis autonomistes ou indépendantistes.
  • Enfin, les deux villes autonomes de Ceuta et Melilla élisent quant à elles chacune un député, au scrutin majoritaire à un tour. Ceuta et Melilla étant des fiefs populaires, ce sont deux députés PP de plus qui confortent l’avance de la droite au Parlement.

L’idée d’un PP structurellement dominant, au-delà d’une élection vécue comme exceptionnelle, est donc tout sauf un fantasme. Dans la situation actuelle de faiblesse et de fragmentation des oppositions, la majorité absolue du PP pourrait tenir avec des scores plus faibles, et il pourrait certainement gagner des élections à la majorité relative même dans le cas d’une nette érosion.

Derrière la carte uniformément « bleue », d’autres évolutions

Le score du PP en 2011 est très précisément le même (44,6% contre 44,5%) que celui qu’il avait obtenu en mars 2000, facilitant les comparaisons. Derrière l’apparence d’un scrutin exceptionnel, se cachent quelques évolutions de fond qui permettent d’accentuer l’impression que, si le système partisan est appelé à changer de nouveau, cela ne se fera pas nécessairement par un retour aux équilibres antérieurs.

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Deux principaux points stables apparaissent

D’une part, il semblait déjà acquis que la domination populaire sur les nouveaux fiefs des années 1990, à savoir Madrid et Valence, s’était stabilisée à un niveau élevé. Malgré divers scandales de corruption, 2011 confirme ce fait, avec des variations limitées du PP par rapport à sa moyenne nationale : à Madrid, le PP cède 1,7 points en restant au dessus de 50%, et à Valence il en gagne 1,2. Dans le premier cas, l’érosion relative de la droite s’explique sans doute par le succès d’UPyD, qui dépasse 10% et semble avoir limité la marge de progression de Mariano Rajoy.

D’autre part, le PP n’a pas le moins du monde réussi à pénétrer en Catalogne et au Pays Basque malgré la conjoncture favorable. Par rapport à 2000, il y est en recul de 2,1 et 10,5 points respectivement.

Deux changements doivent en revanche être notés

Le fait significatif en 2011 est la preuve que l’ancrage de la droite dans le sud anciennement socialiste est désormais solide. Par rapport à 2000, le PP a progressé de 6,2 points à Murcie, qui lui était déjà acquise, mais surtout de 3,4 points en Castille-la-Manche, 3,9 points en Estrémadure et de 5 points en Andalousie. Ses scores sont désormais supérieurs à sa moyenne nationale dans toutes ces régions. Malgré le coup de tonnerre qu’avait été le basculement à droite des gouvernements régionaux d’Estrémadure et de Castille-la-Manche quelques mois plus tôt, il apparaît maintenant que ces changements de majorité, loin d’avoir été amplifiés par l’usure des équipes régionales en place, avaient sans doute été atténués par leur ancrage de sortantes !

Ce qui passe plus souvent inaperçu est que le PP enregistre quelques reculs dans les régions qui lui semblenta priori amplement acquises. C’est vrai notamment en Navarre (-11,7), Cantabrie (-4,6), Galice (-1,5 point). La même remarque vaut pour les Baléares (-4,4). Certaines de ces données font écho à des développements électoraux au niveau régional, comme par exemple les difficultés de la droite à se maintenir au pouvoir régional en Navarre ces dernières années7.

Il appartient désormais aux partis d’opposition de savoir lire les cartes électorales en sachant se détacher des habitudes acquises, et en intégrant ces réalités à leurs stratégies. Cela sera d’autant moins facile que, si les avancées du PP sur les anciens fiefs de gauche sont homogènes et régulières, les tendances à l’érosion des fiefs populaires prennent des amplitudes variables et ne profitent pas toujours aux mêmes tendances politiques.

Quelles évolutions territoriales pour un PSOE éprouvé ?

À quoi comparer les résultats des socialistes en 2011 ? Aucune élection antérieure ne ressemble à leur effondrement actuel. Cependant, l’analyse suivante se fondera également sur leur évolution depuis l’élection législative nationale de mars 2000 pour trois raisons : cela permet de prendre le même point de repère que pour le PP ; les élections de 2000, précédent étiage socialiste, sont tout de même les plus proches du scrutin de 2011 (même si le PSOE a encore perdu 5,5 points) ; enfin, le choix d’un point de repère remontant à une bonne décennie en arrière évite de se focaliser sur le seul caractère vertigineux d’une chute de 15,2 points en 3 ans (2008-2011).

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Du fait de la présence de partis autonomistes et indépendantistes dans de nombreuses régions, l’implantation du PSOE n’a jamais été un simple négatif de celle du PP. En 2011, l’incapacité des socialistes à polariser le vote d’opposition à la droite a accentué le poids électoral des tiers partis, notamment dans les régions disposant de partis autonomistes. Par conséquent, l’évolution du vote socialiste obéit à diverses logiques de transfert.

La première carte (ci-dessus) ressemble cependant beaucoup à celle qui aurait pu être dressée selon les mêmes critères en 20088. Le PSOE reste au-dessus de sa moyenne dans ses anciens fiefs du sud. Ailleurs, il confirme sa faiblesse dans la capitale, à Valence, à Murcie, dans le Pays Basque et en Navarre. Rares sont les régions qui connaissent des évolutions très différentes de la moyenne. Celles qui le font suggèrent plutôt un relatif nivellement des zones de force ou faiblesse du parti dans cette conjoncture exceptionnellement mauvaise. Madrid, Castille-et-Léon et la Rioja se rapprochent légèrement de la moyenne nationale (c’est-à-dire que la chute du parti y est un peu inférieure à la moyenne), alors que c’est l’inverse en Catalogne, région qui avait accordé aux socialistes leur plus grosse avance en siège en 2008 et où ceux-ci passent désormais un peu sous de la moyenne avec un effondrement de 45,4% à 26,6% des voix.

L’analyse avec une certaine profondeur historique, et en tenant compte des résultats d’autres partis qui profitent de la faiblesse socialiste, permet d’obtenir une image plus contrastée. Plusieurs évolutions territoriales sont en cours.

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Deux de ces évolutions concernent les régions où les partis autonomistes sont absents ou jouent un rôle de second plan, y compris en politique régionale.

La première concerne environ la moitié du pays et tous les médias espagnols l’ont abondamment commentée… Mais seulement en partie ! Elle est le reflet inversé de la montée en puissance du PP. La carte montre clairement que dans l’ensemble des régions comprises entre Madrid et le sud de la péninsule, le PSOE suit le même mouvement de déclin, dont Murcie est l’exemple le plus petit mais le plus brutal (dans cet ancien fief socialiste jusqu’à la fin des années 1980, ce parti ne réunit plus que 21% des voix contre 64,3% au PP). Plus sensible en moyenne dans les grandes villes, ce déclin a été visible en premier lieu à Madrid et Valence – c’est ce qui a été abondamment discuté dans la presse dans les années 2000. En fait, il est aussi régulier dans toutes les régions du sud, même si le niveau initial très élevé de la gauche l’y a longtemps rendu moins menaçant. Sur 11 ans, le PSOE perd 7,1 points à Madrid et 7,3 à Valence, ainsi que 11,4 à Murcie. Dans le même temps, il perd 7,3 points en Andalousie, 7,6 en Estrémadure, et jusqu’à 10,5 en Castille-la-Manche (pour une moyenne nationale de -5,5).

Une deuxième évolution constitue le pendant plus discret de cette perte des fiefs traditionnels du PSOE. Elle peut être constatée soit dans des régions qui, comme les précédentes, sont particulièrement bipolarisées du fait de l’absence de grand parti régional, soit dans des régions où le poids de tels partis, minoritaires, est resté particulièrement stable au cours de la dernière décennie. Il s’agit essentiellement de Castille-et-Léon et de la Rioja, pour les premières, où le PSOE perd seulement 3,1 et 3,8 points en 11 ans. Il s’y retrouve désormais, de manière assez inédite, au-dessus de sa moyenne nationale. Le second cas est incarné par les Baléares, où les socialistes ne perdent que 0,4 points, par l’Aragon, où ils gagnent 0,4 point, et par la Galice, où le PSOE gagne 4 points sur 2000. Ici aussi, les scores sont désormais très proches de la moyenne nationale. Pour les Baléares et la Galice, cela pourrait aussi indiquer que les éphémères et précaires gouvernements régionaux socialistes des années 2007-2011 et 2005-2009 n’étaient pas qu’un accident de l’histoire.

Il faut toutefois préciser que ces régions sont beaucoup moins peuplées que les précédentes, et offrent moins de sièges. Ainsi, quand bien même la tendance observée tendrait à se poursuivre, elle ne suffirait pas à contrebalancer le mûrissement à droite dans le centre et le sud de la péninsule.

Dans d’autres régions, les dynamiques électorales doivent faire l’objet d’une analyse au cas par cas, chaque parti régional disposant de ses dynamiques propres.

Catalogne

L’effondrement socialiste arrive un an après la reprise de la Généralité par les nationalistes de centre-droit de CiU. Si le PSC (socialistes catalans, représentants du PSOE dans la région) reste, faute de concurrent, l’autre acteur majeur de la vie politique catalane, son affaiblissement est inédit. L’élection de 2011 en est la démonstration. Depuis le retour de la démocratie, une règle de la politique catalane veut que les électorats respectifs de CiU et du PSC soient poreux. Un nombre substantiel d’électeurs votent CiU lors des élections régionales et PSC lors des élections nationales. Ils s’assurent ainsi un gouvernement autonomiste à Barcelone et tentent de prévenir l’accession d’un gouvernement de droite « espagnoliste » à Madrid. En application de cette règle, CiU arrive en tête de toutes les élections régionales (même si le PSC, en coalition avec d’autres partis, a pu gouverner la région de 2003 à 20109), alors que le PSC gagne systématiquement toutes les élections nationales.

Or en 2011, le PSC passe pour la première fois sous CiU qui, avec 29,4%, le devance de 2,8 points. Est-ce à dire que le mécanisme habituel est brisé ? En fait, bien que le différentiel entre le score socialiste aux élections régionales et nationales se soit réduit, ce n’est pas – encore – le cas. Par rapport aux résultats des élections autonomes de 2010, le mécanisme a, au contraire, continué à fonctionner. Le PSC est 8 points plus haut et CiU 9 points plus bas. Les tiers partis (gauche indépendantiste d’ERC, PP…) restent à leur niveau habituel, leurs variations étant limitées. De plus, si le PSC chute de haut par rapport à 2008, il faut rappeler que ses résultats ont toujours oscillé entre -3 et +2 points par rapport à la moyenne nationale du PSOE. Cette fois, à 2,1 points au-dessous de cette moyenne, il obtient un score décevant par rapport à 2008, 2000 ou 1996, mais il aurait pu faire pire au regard des résultats de 1986, 1989, 1993 ou 2004. La conjoncture nationale semble donc expliquer le résultat de manière satisfaisante. De même, CiU, après deux législatures en basses eaux, est tout simplement revenu aux résultats qui étaient les siens jusqu’en 2000, sans percée historique.

Il reste que le choc symbolique est rude. Le PSC peut-il de nouveau culminer un jour pour assurer un gain de siège maximal aux socialistes espagnols ? Le rôle de la ministre de la défense sortante, Carme Chacón, est à surveiller. Dans l’immédiat, force est de constater que sa popularité nationale n’a rien changé à la défaite du PSC. Il est difficile de dire si son éventuelle accession à la tête du PSOE pourrait avoir des effets positifs en Catalogne. En revanche, si elle venait à être écartée au prétexte qu’elle représente un PSC trop autonome par rapport à Madrid, comme cela a été évoqué par certains commentateurs, il serait difficile de ne pas voir le risque d’abîmer sérieusement, cette fois, le mécanisme de porosité entre l’électorat socialiste et celui des nationalistes.

Pays Basque

Le recul du PSE (nom des socialistes basques) est brutal par rapport à 2008, mais moins par rapport à d’autres élections passées. Le PSE est en fait à un niveau proche de celui des élections précédant celles de 2008. La politique basque est plus irrégulière que la politique catalane, car le paysage politique nationaliste, à part le PNV, est très mouvant du fait des interdictions qui le frappent et de recompositions permanentes. Par ailleurs, il est arrivé au Pays Basque que le PP, tout en restant faible par rapport au niveau national, rivalise avec le PSE pour le titre de premier parti « espagnoliste ». En 2011, si ce scénario a été évité, c’est en revanche la première fois que les deux premiers partis de la région sont des partis basques : le PNV et le nouveau venu AMAIUR, qui totalisent plus de 51% des voix et la majorité des sièges. L’évolution de la situation sera intéressante si AMAIUR, contrairement à ses prédécesseurs, peut s’ancrer dans la durée avec la fin de la violence d’ETA. Ici aussi, un retour au captage par le PSE de toutes les voix anti-PP, qui avaient fait sa force pendant l’ère Zapatero, est très hypothétique.

Navarre

En Navarre, le même raisonnement s’applique, puisque les forces politiques basques pèsent d’un poids certain dans une partie de la région. Ici aussi, bien que le score du PSOE ne subisse pas un recul supérieur à la moyenne, et que les deux premières places reviennent aux partis espagnols, les forces nationalistes établissent un record en cumulant plus du quart des voix.

Cantabrie et Asturies

En Cantabrie et dans les Asturies, le PSOE subit des baisses plus importantes qu’au plan national, et ce alors même que le PP est en recul sur le long terme. Dans le cas de la Cantabrie, cette situation est clairement due au choix du parti régionaliste PRC de présenter une liste10, qui obtient 12,5% sans entrer au Parlement du fait de la petite taille de la région. Dans le cas des Asturies, la naissance d’un parti dissident du PP a apparemment nui aussi aux socialistes et la remontée de l’opposition de gauche a accentué leur chute.

Face à un tel panorama, les stratèges du PSOE sont dans une situation difficile. La coalition gagnante de l’ère Zapatero a volé en éclats : elles permettait aux socialistes d’atteindre des scores élevés en agglutinant aux électeurs de gauche répartis sur tout le territoire des publics hétérogènes pratiquant un « vote utile » : gauche de la gauche, autonomistes et nationalistes en tout genre. Dès lors que le PSOE n’est plus perçu comme crédible, l’ancien parti roi est nu, et se retrouve très loin de pouvoir rivaliser avec le nouveau Président Rajoy.

Comment préparer l’avenir ? Les anciens fiefs ne sont plus, les régions où le PSOE croît désormais sont peu peuplées, et il faudra de toute façon encore attendre avant que ce processus mature. Les partis nationalistes vivent un nouvel âge d’or et la reconquête de leur électorat au nom de la mise en échec du PP à Madrid nécessitera le développement de nouvelles stratégies et de nouvelles élites locales. De tout cela, il faudra tenir compte, en acceptant qu’une période historique a pris fin.

Bipolarisation et tiers partis : quelques remarques

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La fin de la tendance à la bipolarisation croissante de la vie politique espagnole est nette. Le PSOE et le PP cumulent 73,3% des voix, alors que ce total culminait à 83,8% en 2008. Il avait suivi une pente progressive ininterrompue depuis 1989 (65,4%). Le niveau de 2011 est un retour à celui de 1993 (73,6%).

Comme cela est perceptible à l’étude des causes de la chute des socialistes (voir ci-dessus), une part non négligeable de ce coup d’arrêt vient du succès des tiers partis régionalistes et nationalistes. La carte ci-dessus permet de visualiser leurs plus grandes zones de force. Retenons que ces formations sont fortes et solidement installées, et que leur capacité à capter des sièges est réelle puisque leur électorat est très concentré dans quelques provinces.

Un autre point intéressant est le retour de tiers partis nationaux dans le jeu politique. Du fait du système électoral, ils sont systématiquement sous-représentés au Parlement. Pour autant, les voix qu’ils captent sont autant de voix perdues pour les grands partis dans leur compétition. Ainsi, les deux principaux partis nationaux, la Gauche unie (IU, 6,9%) et Union, progrès et démocratie (UPyD, 4,7%), ont capté 11,6% des voix, mais seulement 16 sièges (soit environ 4,5%). C’est peu par rapport aux partis catalans (19 sièges) ou basques (12 sièges). La majorité absolue du PP leur donne un rôle mineur dans le nouveau Parlement, mais le poids électoral d’IU et d’UPyD mérite une attention renforcée. Leur croissance, leur pérennité ou leur déclin sera une des évolutions les plus déterminantes du paysage politique espagnol, ainsi que la question de savoir à quel autre parti ils peuvent prendre – ou rendre – des voix.

La Gauche unie (IU)

IU est une coalition de la gauche de la gauche établie autour du parti communiste. Son cas est relativement simple. De par son positionnement politique, il est clair qu’IU peut être en concurrence électorale avec le PSOE, mais pas avec le PP. En outre, IU est un acteur établi depuis longtemps dans le paysage politique et dont les scores électoraux actuels ne traduisent aucun résultat exceptionnel par rapport aux décennies passées. Avec 6,9%, IU dépasse largement ses 3,8% de 2008, et son groupe parlementaire renaît au Congrès sur les cendres du PSOE. Ce résultat est aussi supérieur à ceux de 2000 et 2004 (5,4% et 5,1%). Il témoigne cependant surtout de la faiblesse globale et structurelle de la gauche, notamment en comparaison avec les années 1989-1996 où les reculs progressifs des socialistes de la fin de l’ère Gonzalez s’accompagnaient d’une croissance d’IU (de 9,1% en 1989 à 10,5%).

En outre, le vote IU, bien qu’il ne soit pas homogène sur le territoire (il va selon les régions de moins de 4% à 13% dans les Asturies, avec des résultats au dessus de sa moyenne en Andalousie, en Aragon, en Catalogne sous l’étiquette ICV et à Madrid), est suffisamment réparti entre les régions pour que bon nombre de ses électeurs ne puissent être représentés, et pour que la majorité de ses sièges soient vulnérables à la moindre nouvelle décrue électorale : en 2004, avec seulement 1,5 point de moins qu’aujourd’hui, le groupe parlementaire était deux fois plus réduit. La question d’une collaboration entre les deux forces de la gauche espagnole est donc complexe. Les rancœurs sont fortes après des années d’exercice du pouvoir par les socialistes, sans vrai dialogue11. Surtout, le PSOE, même aujourd’hui, ne peut en voir l’intérêt qu’au niveau local ou régional, tant IU est loin d’avoir le potentiel pour former une coalition majoritaire.

Union, progrès et démocratie (UPyD)

UPyD est un parti formé autour de la personne d’une ancienne députée européenne socialiste, Rosa Diez. Mme Diez a été élue seule députée de son parti à Madrid en 2008. Critique quant à la bipolarisation de la vie politique, elle y représente aussi un courant centralisateur, reprochant notamment au PSOE de José Luis Rodriguez Zapatero son projet d’une Espagne « plurielle » plus décentralisée, ainsi que plus concrètement des réformes comme le nouveau statut autonome de la Catalogne ou encore la gestion de la fin de la violence au Pays Basque. UPyD a d’abord représenté un problème pour les socialistes qui pouvaient lui abandonner quelques précieuses voix de gauche « espagnolistes ». En particulier, il était tentant en 2008 d’attribuer à Rosa Diez et aux 3,7% qu’elle avait obtenus à Madrid une responsabilité majeure dans le recul de 4,4 points souffert par le PSOE madrilène, à rebours de la tendance nationale.

En 2011, la question de l’impact d’UPyD semble pourtant devoir être analysée différemment. Il s’agit désormais d’un acteur politique installé. Sa croissance a continué à se faire aux dépends des socialistes, mais il est aussi possible de se demander si le discours centralisateur du parti n’a pas limité la croissance du PP en le concurrençant sur son propre terrain. Les résultats dans quelques régions suggèrent que cela a bien été le cas. Madrid reste le fief de Rosa Diez, avec 10,3%. Or le PP y progresse moins qu’au niveau espagnol, alors que le recul du PSOE est légèrement inférieur à la moyenne. C’est la même situation à Valence, où UPyD réalise 5,6%. UPyD réalise également 6,1% en Castille-et-Léon, fief populaire où les socialistes résistent un peu mieux que la moyenne.

Il est clair, dès lors, qu’UPyD ne fonctionne pas comme vase communiquant avec un seul grand parti national, et que s’il venait à croître plus encore, il pourrait aussi représenter une concurrence pour la droite. La possibilité d’une telle concurrence, quelle vienne d’UPyD ou de nouveaux venus, est à prendre en compte dans la réflexion sur la recomposition du paysage politique espagnol et sur l’évolution de la bipolarisation suite à l’effondrement socialiste.

Conclusion

Au-delà du tsunami électoral qui a submergé le PSOE, les élections du 20 novembre 2011 ont ouvert une nouvelle phase dans l’évolution du paysage politique espagnol, la cinquième depuis le retour de la démocratie. S’il est encore trop tôt pour en prédire les dynamiques, elle se caractérise cependant par plusieurs éléments identifiables :
  • L’équilibre étant rompu entre les deux principales formations politiques, nous assistons de nouveau à un système de parti dominant, pour la première fois au profit du PP ;
  • Les zones de force des deux principaux partis évoluent lentement mais sûrement, la moitié centre et sud de la péninsule achevant de devenir une zone de domination de la droite, alors que la tendance semble paradoxalement moins mauvaise pour la gauche dans plusieurs régions du nord et du centre, fiefs traditionnels du PP ;
  • Les forces nationalistes connaissent de nouveau un niveau élevé lors d’élections nationales, mettant à nu le réflexe de « vote utile » qui avait permis l’élection, et surtout la réélection du gouvernement Zapatero ;
  • L’existence de tierces forces disposant d’un poids électoral au niveau national est renforcée, alors que de tels partis étaient auparavant coincés dans la « pince » du PP et du PSOE. Si le système électoral leur dénie un rôle majeur, leur présence peut avoir des conséquences sur le niveau des grands partis et sur l’écart qui les sépare, qui est une des clefs de la répartition des sièges au Congrès.

L’avenir du PSOE est suspendu à ces nouvelles données, entre affaissement possible de la bipolarisation et reconstruction d’une coalition électorale unifiée à vocation majoritaire contre la droite.

L’autre facteur déterminant de ces évolutions ne se lit pas sur la carte électorale. Il s’agit, dans une situation où les contraintes de la crise économique sont définies et dictées aux gouvernements au niveau mondial, de la crédibilité du projet politique socialiste jusqu’ici défini à l’échelle d’un pays. Un projet européen cohérent serait un premier pas nécessaire. Peut-on encore y croire ?

Notes

1 – <http://battleground.over-blog.org/article-21249384.html>.

2 – Le PSOE mettait auparavant en avant la faible participation lors des élections de mars 2000 pour expliquer la seule majorité absolue obtenue jusqu’ici par la droite.

3 – Ce seuil correspond au résultat des élections de 2008, où le PP était mené par un Mariano Rajoy alors très impopulaire, Il aura fallu les conséquences de la guerre en Irak, menée contre plus de 80% de l’opinion publique, et les mensonges gouvernementaux faisant suite aux attentats d’Atocha à Madrid en 2004 pour faire baisser le PP de manière très éphémère à 37,7% des voix.

4 – Pour qualifier les élections législatives et les forces politiques opérant au niveau de l’État espagnol, on choisira dans cet article, par analogie avec le vocabulaire français, le mot « national ». En espagnol, le terme faisant consensus est forgé sur le mot « État ». En effet, le mot nation est également revendiqué par des forces politiques catalanes, basques, galiciennes, voire andalouses. Il en résulte que seule la notion « d’État » fait consensus pour qualifier ce qui relève du pouvoir central.

5 – À l’exception des Asturies, où le PP subissait la concurrence d’un dissident.

6 – À noter que le PSOE est resté en tête dans une seule de ces provinces, Séville. Mais la tendance y est la même qu’ailleurs. En outre, Séville étant une « grande » circonscription avec 12 élus, l’existence d’une « prime au vainqueur » n’y est pas claire.

7 – Celui-ci n’a été possible que grâce à un soutien socialiste imposé par Madrid à une base locale qui aurait pu, en s’alliant avec les régionalistes, détrôner UPN/PP.

8 – Voir l’article mentionné à la note 1, qui inclut une telle carte.

9 – En 2003, le PSC était même arrivé très légèrement en tête en voix, mais le système électoral avait conservé à CiU son statut de premier groupe parlementaire catalan.

10 – Cela n’a pas été le cas pour toutes les élections nationales.

11 – Le cas de l’Estrémadure, où les élections régionales de 2011 n’ont donné qu’une majorité relative au PP, est clair. IU a refusé l’alliance avec le PSOE, offrant la région à la droite bien que cette stratégie ne soit pas soutenue au niveau national.

(Illustration photo : ferran pestaña / Flickr.com / Licence Creative Commons)

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