Catalogne-Espagne. Une certitude et trois points d’interrogation

« S’il y avait une seule vérité, on ne pourrait pas
faire cent toiles sur le même thème » — Pablo Picasso

 

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Un des éléments les plus frappants de la question catalane est la vitesse avec laquelle les positions ont évolué. Il y a une dizaine d’années, lors des élections régionales de 2003, cinq listes avaient intégré l’arc parlementaire en Catalogne. Parmi les 135 députés, seuls 23 avaient un mandat pro-indépendantiste, soit un peu plus de 16% des voix. Depuis les élections du 27 septembre dernier, ils sont désormais 72 (dont 10 se disent prêts à proclamer unilatéralement l’indépendance de la Catalogne). Le rapport de force est passé de 23 députés et 16% des voix, à 72 députés (la majorité absolue étant à 68) et 47% des voix. Une vraie révolution qui a germé en l’espace d’une décennie.

C’est cette vitesse dans la redistribution politique sur une question figée, presque d’ordre constitutionnel, qui illustre le mieux l’échec des forces attachées à une Espagne plurielle. Que s’est-il passé ? Quels ont été l’enchaînement des événements et la dynamique politique qui ont fait basculer la situation ? Manque de pédagogie des uns, immobilisme des autres, climat économique délétère, instrumentalisation des instances juridiques annulant certains articles clés du nouveau statut d’autonomie de la Catalogne approuvé en 2005 et adopté par référendum, invocation émotionnelle d’un nationalisme qui puise ces racines toujours plus profondément et plus loin dans le temps. Quelle que soit la raison, le constat est sans appel : la cuisson de tous ces ingrédients réunis est entrée en ébullition. Les relations politiques entre le gouvernement central et le gouvernement régional sont au point mort et la Catalogne est aujourd’hui mathématiquement divisée en deux parties égales : les électeurs des partis indépendantistes et les autres. Au fond, comme nous le verrons dans cet article, les médias étrangers ne se sont pas trompés dans leur résumé simplifié à l’extrême : la politique catalane aujourd’hui se voit réduite à un choix binaire. Pour ou contre.
Trois points d’interrogation s’invitent néanmoins dans cette vision fragmentée : le rôle des partis traditionnels espagnols, la question européenne, et l’appétence pour une troisième voie – la fédérale – dans les cinq années qui viennent. Trois interrogations qui cachent trois occasions à saisir.

Jeu, set et match à Noël ?

Si la Catalogne apparaît aujourd’hui divisée, le gouvernement central qui sortira des urnes lors des élections nationales en décembre pourrait changer la donne. Les conservateurs du Parti Populaire ainsi que le parti centriste en vogue, Ciudadanos, prônent le statu quo qui, à la lumière des résultats catalans, ne ferait qu’accentuer la tension entre les uns et les autres. Les socialistes du PSOE, qui pendant des années furent à la traîne et indécis sur la question, se sont engagés en 2013 sur le chemin tortueux de la réforme constitutionnelle, notamment en signant l’Accord de Grenade qui officialise le fédéralisme, si cher aux socialistes catalans. Enfin, Podemos préconise un renouveau des relations centré sur les questions sociales et l’organisation d’un référendum, tout en affichant, ou au moins par l’entremise de son dirigeant, sa préférence pour le maintien de l’union. Si les élections en Catalogne ont été tout sauf « normales » (en témoigne le record absolu de participation de 77%) les élections nationales seront donc tout sauf « secondaires ». Un scrutin à l’issue très incertaine, puisque les sondages prévoient pour l’instant des résultats très serrés entre quatre partis: le Parti Populaire, le PSOE, Ciudadanos et Podemos, sans que les possibilités d’alliance ne soient clairement annoncées. La fin du bipartisme semble être un fait accompli.

Le quid pro quo européen

L’appartenance à l’Union européenne est aujourd’hui un des rares arguments capables de changer à lui seul le rapport de forces. L’intégration européenne fédère le camp des partisans de l’indépendance comme celui des opposants. Le camp indépendantiste défend une intégration automatique au nom de l’intérêt évident de tous les acteurs d’une région indissociable de l’idée même d’Europe (Barcelone continue à être citée comme une des trois villes préférées des touristes européens, par exemple). Le camp adverse souligne que, pour rentrer/rester dans l’Union, il faudra passer par « la case intergouvernementale », ce qui signifie qu’un seul État pourrait freiner l’adhésion. Les deux arguments illustrent une simplification intéressée du fonctionnement de l’Union européenne, une entité qui ne prend presque jamais ses décisions en fonction de la  « logique » ou de la « rationalité » – la désastreuse gestion de la crise économique en est la meilleure preuve – mais en fonction de la capacité, à un moment donné, de dégager des consensus autour d’un dénominateur commun. Les gouvernements catalan et espagnol – comme cela a été le cas entre le gouvernement britannique et écossais lors du référendum sur l’indépendance de l’Écosse de septembre 2014 – sont irrémédiablement condamnés à s’entendre à terme sur la scène européenne car si les traités ne sont pas nécessairement un frein, le projet indépendantiste ne peut faire abstraction du rôle que les États membres (l’Espagne en particulier) jouent dans le processus de décision. Entretemps, les deux camps ont choisi de faire du dialogue de sourds leur modus vivendi.

Fédéra-quoi ?

Dans cette atmosphère passionnelle, les projets de « troisième voie » ne récoltent que de maigres soutiens au plan médiatique et politique, malgré les résultats d’études qui montrent qu’un grand nombre de Catalans prôneraient un chemin intermédiaire (46% d’entre eux préfèreraient accroître les prérogatives politiques attribuées à la région contre 29% qui opteraient pour l’indépendance). Une solution nuancée qui, par sa complexité, reste invisible non seulement comme offre politique crédible, mais aussi dans les médias de deux grands pays européens, l’un centralisé (la France) et l’autre fédéral (l’Allemagne) (1). Les élections régionales y ont été décrites comme des élections plébiscitaires, et aucun des médias recensés n’a dressé le bilan du gouvernement sortant. Les mentions d’une « troisième voie », et plus particulièrement du fédéralisme, restent résiduelles, même en Allemagne (2).

Graph Catalogne 1

Graph Catalogne 2

Graph Catalogne 3

En définitive, la solution la plus propice à l’apaisement, la « troisième voie fédérale », semble être en même temps la moins réalisable étant donné le rapport de force actuel tant en Catalogne qu’à Madrid. Les élections de décembre, l’éventuel épuisement d’un des deux camps et la capacité à internationaliser la question indépendantiste seront trois facteurs décisifs pour l’avenir. Symboliquement, les relations se sont détériorées à un tel point que seul un grand accord national et non partisan serait susceptible de panser les profondes blessures psychologiques. Il convient de se demander si une telle sortie par le haut est encore possible. Pour l’instant, no está ganado. Rien n’est moins sûr.

 

Notes

1 – Ont été pris en compte les articles publiés et les reportages diffusés entre le 24 et le 28 septembre 2015 sur Le Monde, Les Échos, Libération (presse écrite française), Süddeutsche Zeitung, Frankfurter Allgemeine Zeitung (presse écrite allemande), les journaux du soir de TF1, France 2, TV5 Monde (télévision française), ARD et ZDF (télévision allemande).

2 – Sur les quatre articles mentionnant le fédéralisme, seul le dernier explique réellement la position du Parti des socialistes de Catalogne. Josep Borrell, « Démonter les fausses promesses des indépendantistes », Le Monde, 25 septembre 2015 ; François Musseau, « L’opportunité du siècle pour la Catalogne », Libération, 25 septembre 2015 ; Gaelle Lucas, « Il vaudrait mieux miser sur un système fédéral », Les Echos, 27 septembre 2015 ; François Musseau, François-Xavier Gomez, « La Catalogne au bord de la crise de nerfs », Libération, 28 septembre 2015.

(Illustration : Assemblea.cat / Flickr.com)

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